﻿LES CHATS
par
FRANÇOIS-AUGUSTIN PARADIS DE MONCRIF

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Page de Titre

LES
CHATS
A PARIS
Chez GABRIEL-FRANÇOIS QUILLAU
Fils, Imp. Lib. Jur. de l'Université,
rue Galande, à l'Annonciation.
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M. DCC. XXVII.
Avec Approbation & Privilege du Roy.
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Frontispice: Portrait de Moncrif




PREMIERE LETTRE
A MADAME LA M. D B***

Illustration: Le Chat Angora, par Fragonard

LE cœur ne vous a-t-il point battu toute cette soirée, Madame? On a
parlé des chats dans une Maison d'où je sors; on s'est déchaîné
contre eux, & vous sçavez combien cette injustice-là coûte à
supporter. Je ne vous rapporterai point tous les ridicules & tous les
vices dont les Chats ont été accusez.

Je serois bien fâché de les avoir redits <1>.

J'ai tenté de défendre leur cause, il me semble que j'ai parlé
raison; mais dans les disputes, est-ce avec cela qu'on persuade? Il
auroit fallu de l'esprit: Où êtiez-vous, Madame? J'ai soutenu d'abord
la sortie qu'on m'a faite, avec ce sang froid, & cette moderation
qu'on doit garder en exposant les opinions les plus raisonnables,
quand elles ne sont pas encore bien établies dans les esprits; mais
il est survenu un incident qui m'a absolument déconcerté. Un Chat a
paru, & d'abord une de mes adversaires a eu la presence d'esprit de
s'évanouir; on s'est mis en colère contre moi; on m'a declaré que
tous les raisonnemens de la philosophie ne pouroient rien contre ce
qui venoit de se passer; que les Chats n'ont été, ne sont & ne seront
jamais que des animaux dangereux, insociables. Ce qui m'a penetré de
douleur est que la plûpart de ces conjurez sont gens de beaucoup
d'esprit.

Il faut que je vous confie un grand projet, Madame. Parmi tant de
faits memorables qu'on a cherché à éclaircir & à mettre en ordre, on
n'a point encore songé à faire l'histoire des Chats; n'en êtes-vous
pas bien étonnée? Homere n'avoit pas trouvé indigne de sa Muse de
décrire la guerre des Rats & des Grenouilles. Un des chapitres de
Lucien, traité avec le plus d'agrément, est à la louange de la
Mouche, & les Asnes ont eu la satisfaction de voir faire leur éloge
<2>. Comment les Chats ont-ils été negligez? Je n'en serois pas
surpris s'il falloit pour composer un Ouvrage à leur gloire, avoir
recours à l'imagination; mais dès qu'on porte ses regards sur les
Chats des siecles passez, quelle foule d'évenemens plus interessans
les uns que les autres ne découvre-t-on pas? Avant que d'en exposer
le tableau, on paroîtroit bien ridicule, si on osoit avancer qu'il y
a eu tel chat dont la vie peut-être a été plus brillante & plus
traversée que celle d'Alcibiade ou d'Helene. Cependant si l'un &
l'autre ont allumé des guerres fameuses? si Helene a vû des Autels
élevez à sa beauté? de tels avantages ne les mettent au point au-
dessus d'un grand nombre de Chats et de Chattes qui tiennent un aussi
beau rang au Temple de Memoire.

L'Histoire des Chats devoit donc naturellement réveiller l'émulation
des Ecrivains les plus illustres? Mais enfin puisque cette Histoire
n'a point été faite, la mediocrité des talens ne doit pas étouffer le
zele. J'oserai tenter cet Ouvrage, & je me croirai à portée d'y
réussir, si vous me promettez d'aider à mon entreprise. Nous
commencerons par chercher les sources de cette fausse prévention
qu'on a assez communément ici contre les Chats. Nous exposerons de
bonne foi les lumières qu'une longue habitude de leur commerce, & la
réflexion nous ont acquises. Nous rapporterons les formes differentes
que les interêts des Chats ont pris successivement dans les Nations,
en gardant tous les ménagemens convenables, pour ne point révolter
les personnes qui ont par pur sentiment, de l'antipatie pour eux.
Nous nous souviendrons toujours qu'il y a de certaines répugnances
naturelles, lesquelles selon le Pere Malbranche <3>, peuvent être
l'effet de l'imagination déréglée des meres, qui a influé sur celle
des enfans; ou, comme l'explique un celebre Philosophe Anglois <4>,
l'ouvrage des contes d'une Nourrice.

La crainte est aux enfans la première leçon, a dit M. de la Fontaine;
& d'ailleurs il est bien aisé de reconnoître que les antipaties
acquises ou naturelles peuvent tomber sur les objets qui semblent le
moins devoir se l'attirer; l'un ne sçauroit voir des oiseaux sans
fremir: tel autre fuit quand il apperçoit du liege. Germanicus ne
pouvoit souffrir le chant ni l'aspect d'un Coq <5>. Les Chats par ces
sortes de haines ne sont donc point caracterisez dangereux ni
méchans? On a oui dire dès le berceau que les Chats sont d'un naturel
traître; qu'ils étouffent les enfans; qu'ils sont sorciers peut-être. 
La raison qui survient a beau se récrier contre ces calomnies,
l'illusion a parlé la premiere, elle persuadera long-temps encore
après qu'elle aura été reconnue pour ce qu'elle est; & si les Chats
obtiennent de n'être plus sorciers, ils resteront craints, du moins
comme s'ils l'avoient été effectivement.

M. de Fontenelle avoue qu'il a été élevé à croire que la veille de la
saint Jean, il ne restoit pas un seul Chat dans les Villes,
parcequ'ils se rendoient ce jour-là à un sabat general. Quelle gloire
pour eux, Madame, & quelle satisfaction pour nous, de songer qu'un
des premiers pas de M. de Fontenelle dans le chemin de la
Philosophie, l'ait conduit à se défaire d'une fausse prévention
contre les Chats, & à les cherir.

Notre apologie ne regardera donc, ainsi que nous venons de nous le
proposer, que les personnes qui, par indolence, suivent un ancien
prejugé, ou celles qui, par mignonerie, affectent la frayeur des
Chats <6>.

Vous sçavez, Madame, quel rôle nos chers amis ont joué dans
l'Antiquité: Si les respects des hommes, quoique ridiculement fondez,
peuvent faire quelque honneur à ce qui en est l'objet, il n'y aucun
des animaux qui puisse rapporter des titres plus éclatans que ceux de
l'espece chatte. Il ne sera peut-être pas prudent de le peindre
d'abord avec tant d'avantage; mais pour mettre quelque ordre dans
notre ouvrage, nous ne pouvons pas nous dispenser de commencer par
faire envisager les Chats divinisez, comme ils ont été en Egypte, &
honorez par des statues, & par un culte mysterieux transmis
successivement aux Grecs <7>, & aux Romains <8>; & sans nous arrêter
à un grand nombre de monumens de l'Antiquité, qui semblent s'être
conservez exprès pour faire foi de la gloire des premiers Chats, nous
exposerons seulement d'abord le Dieu Chat, tel qu'il étoit représenté
en Egypte sous sa forme naturelle, paré d'un collier, au milieu
duquel est attachée une table enrichie de caracteres hyerogliphiques
<9>. Il est vrai qu'on n'a point l'intelligence de ces caracteres;
mais nous ne laisserions pas de les expliquer en rassemblant
differentes circonstances de la Mytologie des Egyptiens.

Ces peuples avoient pour tradition que les Dieux poursuivis par
Typhon <10>, avoient imaginé de se cacher sous des formes d'animaux.
Anubis <11> adoré depuis sous le nom de Mercure, s'étoit transformé
en Chien. Diane qui, selon l'opinion d'Apulée est la même qu'Isis
<13>, s'étoit transformée en une belle Chatte; & comme remarque fort
bien Plutarque <14>, (car il ne faudra pas manquer de le citer,) les
Egyptiens n'avoient point imaginé au hazard la forme d'animal que
chaque Divinité étoit censée avoir prise. Mercure, par exemple,
n'avoit preferé la forme du Chien, que pour marquer sa fidelité à
accomplir les ordres de son Maître.

En suivant donc l'opinion de Plutarque, ne serons-nous pas très-
raisonnables de trouver des rapports entre Diane & sa métamorphose, &
de conclure que les Egyptiens ne l'avoient imaginée ainsi travestie,
que parcequ'ils connoissoient dans les Chattes des qualitez
convenables à la prud'hommie de la Déesse <15>.


Illustration: Le Chat-Déesse avec une Sistre


Il faudra ensuite expliquer cette autre figure antique; elle est
ornée de simboles qui mettront de bien mauvaise humeur ceux qui ont
résolu de ne point estimer les Chats. Le Dieu Chat a devant lui,
comme vous voyez, Madame, un Sistre <16>, dont le manche est posé
dans une petite coupe, ou, si l'on veut, un gobelet; nous
remarquerons d'abord que ce Sistre étoit un instrument consacré aux
plus grandes Divinitez des Egyptiens <17>; nous trouverons tout de
suite occasion d'établir que la Musique étoit admise dans leurs
festins; & cela sans découvrir encore combien cette Musique a de
rapport avec nos Chats.

Plutarque, dirons nous, fait mention d'une chanson celebre qui se
chantoit dans tous les soupers de l'Egypte; cette chanson étoit à la
louange du jeune Maneros dont elle portoit le nom. Les Egyptiens le
croyoient inventeur de la Musique; il étoit fils du Roy Malcander, &
de la Reine Astarte, qui accueillirent Isis, lorsque, cherchant le
corps de son époux <18> que Typhon avoit divisé par morceaux, elle le
trouva jetté par les vagues sur la côte de Biblus <19>, où regnoit
alors ce Roy, pere du jeune Maneros.

Une autre circonstance qu'il sera bien essentiel de faire remarquer,
est que l'extrêmité superieure du Sistre Egyptien étoit ordinairement
enrichie d'une belle sculpture, qui représentoit une Chatte à face
humaine, & qu'il y avoit quelquefois des Chats semez en differens
endroits de cet instrument.

Mais nous avons un autre monument de l'Antiquité plus imposant
encore. Le Dieu Chat est représenté avec sa tête naturelle sur le
corps d'un homme; remarquez bien, Madame, tous ses attributs. Il
tient ce Sistre même; mais avec une dextérité, & avec un air
d'habitude qui frappe, & qui découvre qu'il sçait faire usage de cet
instrument. Eh? pourquoi n'y auroit-il pas de vrais rapports entre
les instrumens de Musique & les Chats? tandis que les Dauphins depuis
tant de siecles <20>, sont en droit de s'attendrir aux accords de la
lyre; que les Cerfs se plaisent au son de la flûte, & que les Jumens
de la Grece aimoient si fort les chansons, qu'on en avoit fait une
exprès pour elles, & qui portoit leur nom <21>. C'étoit, selon ce que
rapport Plutarque, une sorte d'Epithalame, dont le charme adoucissoit
la rigueur de ces Jumens. Elles ne consentoient à recevoir un époux,
que lorsqu'elles entendoient cet air voluptueux qui n'étoit employé
qu'à cet usage <22>.

Mais voici bien une autre découverte qu'il faut absolument
manifester. Les Chats sont très-avantageusement organisez pour la
Musique; ils sont capables de donner diverses modulations à leurs
voix, & dans les expressions des differentes passions qui les
occupent, ils se servent de divers tons.

Ceux qui s'éleveront contre cette proposition, seront bien étonnez
d'apprendre que nous nous serons servi expressément des termes de
deux hommes celebres par leur science <23>.

Les Chats mis en possession d'une belle & grande voix, nous
demanderons à leurs adversaires ce qu'ils pensent de cet assemblage
du Sistre & du Gobelet trouvez tant de fois entre les pates des
Chats. Il me semble, Madame, qu'ils avoueront de bonne foi, (car il y
a de certaines veritez qui percent à travers la prévention;) ils
conviendront, dis-je, que ce Sistre, simbole de la Musique, & ce
gobelet qui réveille necessairement l'idée des festins, découvrent
évidemment que chez les Egyptiens les Chats étoient admis dans les
festins, & qu'ils en faisoient les delices par le charme de leur
voix.

Mais supposé qu'ils ne saisissent pas d'abord le simple de cette
proposition, & que semblables à ces esprits forts de la fable de
Monsieur de la Mothe <24>, qui trouvent impossible ce qu'ils ne
comprennent pas, ils osent nous soutenir que jamais le chant des
Chats, qu'ils ne manqueront pas d'appeller un miaulement, fondé sur
un vers attribué injustement à Ovide <25>, que ce chant, dis-je, n'a
pû être harmonieux, ni même supportable, cela nous paroîtra d'une
grande déraison; mais nous le dissimulerons pour ne point paroître
prévenus. Nous nous consenterons d'abord de répondre que ce qui leur
semble un miaulement dans les Chats d'aujourd'hui, ne prouve rien
contre les Chats de l'Antiquité, les arts étant sujets à de grandes
révolutions: Nous ajouterons, avec tout le menagement possible, que
ces dissonances dont ils se plaignent, ne sont peut-être qu'un manque
de sçavoir & de goût de leur part. Ceci pourra avoir besoin de
quelque éclaircissement; & c'est alors que la vérité paroîtra dans
son plus beau jour.

Notre Musique à nous autres modernes, dirons-nous, est bornée à une
certaine division de sons que nous appellons Tons, ou Semi-tons; &
nous sommes assez bornez nous-mêmes, pour supposer que cette même
division comprend tout ce qui peut être appellé Musique; de-là nous
avons l'injustice de nommer mugissement, miaulement, hannissement,
des sons dont les intervalles, & les relations admirable peut-être
dans leur genre, nous échappent, parcequ'ils passent les bornes dans
lesquelles nous nous sommes restraints <26>. Les Egyptiens étoient
plus éclairez sans doute; ils avoient étudié vraisemblablement la
Musique des animaux; ils sçavoient qu'un son n'est ni juste, ni faux
en soi, & que presque toujours il ne paroît l'on ou l'autre, que par
l'habitude que nous avons de juger que tel assemblage de sons est une
dissonance ou un accord; ils sentoient, par exemple, si les Chats
dans leur Musique, passoient avec la même proportion que nous
faisons, d'un ton à un autre, ou s'ils décomposoient ce ton même, &
en frappoient les intervalles que nous appellons Comas, ce qui auroit
mis une difference prodigieuse entre leur Musique & la nôtre; ils
discernoient dans un chœur de Matoux, ou dans un récit, la modulation
simple ou plus détournée, la legereté des passages, la douceur du
son, ou l'aigu qui peut-être en faisoit l'agrément. De-là ce qui ne
nous semble qu'un bruit confus, un charivari, n'est que l'effet de
notre ignorance, un manque de délicatesse dans nos organes, de
justesse & de discernement.

La Musique des peuples de l'Asie nous paroît au moins ridicule. De
leur côté, ils ne trouvent pas le sens commun dans la nôtre. Nous
croyons réciproquement n'entendre que miauler; ainsi chaque Nation à
cet égard, est pour ainsi dire, le Chat de l'autre, & des deux parts
peut-être. Conduits par l'ignorance, on ne porte que de faux
jugemens.

A ce raisonnement qui, simple comme il est, leur fera sans doute
grande impression, nous ajouterons une reflexion qui archevra de les
convaincre. Les Egyptiens mettoient tout à profit pour sentir le
bonheur de l'existence. Les squelettes apportez pendant les festins,
avertissoient de profiter des momens de la vie. Bois, disoit-on, &
t'éjouis: Demain peut-être tu seras mort <27>; mais ce spectacle,
quelqu'accoutumez qu'y fussent les Egyptiens, ni cette exhortation,
ne devoient pas par la premiere impression donner des idées
agreables; il n'est de precepte pour inspirer le plaisir, que les
images du plaisir même. Les Chansons, les Sistres, les Chats venoient
donc au secours; ils embelissoient la sombre verité qui venoit d'être
annoncé: De-là sans doute, la gayeté s'emparoit insensiblement du
festin. Dans nos chansons, où ce même fond se retrouve assez
communément, il est du moins presenté par des images qui paroissent
avoir plus de relation avec les sentimens qu'on veut inspirer.

Pardonnez-moi, Madame, la petite vanité de m'être ici cité pour
exemple. Cette chanson n'est que la même idée des Egyptiens rendue
avec des couleurs plus douces, & qui sont à notre égard les Sistres &
les Chats qui égayoient le tableau des squelettes.

Voilà les idées qui se sont reveillées en moi dans les premiers
momens de mon depit. Ma Lettre doit se sentir de mon trouble: Ayez la
bonté d'y mettre tout l'agrément qui y manque; je vais faire des
recherches serieuses, afin de recueillir les Fastes des Chats avec
l'ordre & l'exactitude convenable à une matiere aussi interressante &
aussi ignorée du vulgaire. J'ai l'honneur d'être, &c.



Notes à La Première Lettre

1. Monsieur de Fontenelle, Eglogue.
2. De M. de la Mothe le Vayer, sous le nom d'Oratius Tubere.
Jacques Pelletier de la Ville du Mans, Poëte imprimé en 1581, a fait
un Poëme à la louange de la Fourmi.
Le Sieur Perrin Introducteur des Ambassadeurs de M. le Duc d'Orléans,
a fait ce même éloge en vers; il a fait encore celui du Griffon, du
Moucheron & du Ver à soye, imprimé en 1663.
3. On voit tant de personnes qui ne peuvent souffrir la vûe d'un
Chat, à cause de la peur que ces animaux ont fait aux meres de ces
personnes, lorsqu'elles étoient grosses. Rech. de la vérité, tom. I.,
l. 2, p. 189. Voyez aussi à la page 175. la note premiere.
4. M. Locke. Il est du même sentiment que le Pere Malbranche; mais il
ajoûte que le plus souvent ces antipaties sont acquises, quoiqu'on
les croye naturelles; que leur origine n'est que la liaison
accidentelle de deux idées, que la violence d'une premiere
impression, ou une trop grande indulgence a si fort unies, qu'après
cela elles ont toujours été ensemble dans l'esprit d'un homme. Les
idées d'esprits ou de phantômes n'ont pas plus de rapport aux
tenebres qu'à la lumiere; mais si on vient à inculquer souvent ces
differentes idées dans l'esprit d'un enfant, & les y exciter comme
jointes ensemble, peut-être que l'enfant ne pourra jamais plus les
séparer durant tout le reste de sa vie; la peur des Chats n'est donc
qu'une de ces liaisons irregulières d'idées qui deshonore notre
entendement. Traité de l'entendement, pag. 488. & 489. l. 2. chap.
33. traduc. de l'Anglois.
M. de Coulange a dit au sujet des enfans dans une de ses chansons:
On leur fait peur du Loup-garou; On leur fait peur de la grand-bête;
Le Dragon va sortir du trou, Qui pour les dévorer s'aprête; Enfin ces
petits malheureux N'ont que des monstres autour d'eux.
5. Plutarque, Livre de l'Envie & de la Haine, page 107. traduction
d'Amyot.
6. Un exemple bien marqué des causes chimeriques qui fondent presque
toujours la haine qu'on a contre les Chats, se trouve dans les
Poësies de Ronsard; c'est dans une Epître au Poëte Belleau.
Homme ne vit, qui tant haïsse au monde
Les Chats que moi, d'une haine profonde;
Je hai leurs yeux, leur front, & leur regard;
Et les voyant je m'enfuis d'autre part,
Tremblant de nerfs, de veines, & de membre,
Et jamais Chat n'entre dedans ma chambre;
Abhorant ceux qui ne sçauroient durer,
Sans voir un Chat auprès d'eux demeurer.
Jusqu'ici voilà une déclaration de haine, expliquée avec un grand
détail; les yeux, le front, & le regard des Chats y sont mis en scene
par preference. On s'imagine que le Poëte va donner raison de tout ce
déchaînement; point du tout, il passe legerement à un récit:
Et toutefois cette hydeuse bête
Se vint coucher tout auprès de ma tête,
Cherchant le mol d'un plumeux oreiller,
Où je soulois à gauche sommeiller;
Cette heureuse découverte, de la façon de dormir, de Ronsard, prouve
autant contre les Chats, qu'elle vient sensément à son sujet.
Continuons:
Car volontiers à gauche je sommeille
Jusqu'au matin que le Coq me réveille.
Le Chat cria d'un miauleux effroi;
Je m'éveillai comme tout hors de moi,
Et en sursaut mes serviteurs appelle.
L'un allumoit une ardente chandelle;
L'autre disoit que bon signe c'étoit,
Quand un Chat blanc son Maître reflatoit;
L'autre disoit, que le Chat solitaire,
Etoit la fin d'une longue misere;
Et lors fronçant les plis de mon sourci,
La larme à l'œil, je leur réons ainsi:
Le Chat devin, miaulant, signifie
Une fâcheuse & longue maladie;
Et que long-temps je gardrai la maison,
Comme le Chat qui en toute saison
De son Seigneur le logis n'abandonne,
Et soit Printemps, soit Eté, soit Automne,
Et soit Hyver, soit de jour, soit de nuit,
Ferme s'arrête & jamais ne s'enfuit,
Faisant la ronde & la garde éternelle,
Comme un Soldat qui fait la sentinelle,
Avec le Chien & l'Oye, dont la voix
Au Capitole annonça le Gaulois.
Que d'inconsequence dans les idées de notre Déclamateur! pour fonder
son antipatie contre les Chats, il n'a que des louanges à leur
donner; il leur accorde l'humeur sedentaire & la fidelité à garder le
logis de leur Maître; il les compare enfin aux Oyes sacrées qui
sauverent le Capitole. Il n'est pas étonnant que Ronsard n'ait eu
qu'une réputation passagere; son peu de philosophie a ouvert les yeux
sur les défauts de sa Poësie; & cet Ouvrage-ci a vraisemblablement
commencé d'établir ce mépris, dans lequel ce Poëte est generalement
tombé.
7. Orphée apporta en Grece les Ceremonies Religieuses des Egyptiens,
& les transmit aux Thebains. Diod. de Sicile, livre premier, page 11.
8. Lucien, Dialogue de l'assemblée des Dieux.
9. Voyez les Antiquitez du Pere Montfaucon, Liv. VI. du Suplement,
planche XLIV. du onzième Tome.
10. Frere d'Osiris qui étoit l'époux d'Isis, Diod. de Sic. livre 1.
page 6.
11. Cùm verò in varia animalia ibi mutati fuisse dicantur, illa fuit
causa cur animalia multiplicia postea coluerint Ægyptii. Nat. Com.
pag. 644.
12. Fils d'Osiris & d'Isis.
13. Isis fille de Saturne & de Rhée, & selon quelques Mytologistes de
Jupiter & de Junon, enfans de Saturne & de Rhée, leur succeda au
Royaume d'Egypte, donna des loix aux Egyptiens & établit le culte des
Dieux. Diod.
Je suis Isis d'Egypte Reine exquise,//Bubaste ville eut par moi
constructure. Ces mots étoient gravez en la ville de Nise en Arabie.
Diod. de Sic. liv. 1. pag. 6. & pag. 15.
Isis est à la fois Cybele, Minerve, Venus, Diane, Prosperpine, Cerès,
Junon, Bellone, Hecate, Rhamnusie; c'est de-là qu'elle a été appellée
Myrionyme, Déesse à Millevoix. Apulei Metam. Livre XI.
14. Lib. de Matrim.
15. Duxque gregis, dixit, fit Jupiter, unde recurvis Nunc quoque
formatus Libys est cum cornibus Ammon. Delius in corvo, proles
Semeleïa capro, Fele soror Phœbi, nivea Saturnia vacca, Pisce Venus
latuit, Cyllenius ibidis alis. Ovide Metamorphose Liv. V.
16. Le Sistre étoit un instrument de Musique; Isidore remarque que
les Amazones s'en servoient à la guerre . Deux fois: III.xxii.12,
XVIII.iv.5.

Illustration: Sistres
Le sistre est un symbole trop familier à Isis, pour n'en pas dire un
mot dans ce chapitre. C'est un instrument long avec un manche; le
milieu en est vuide, & la partie d'en haut plus large que celle d'en
bas, finit ordinairement en demi cercle. Ce milieu vuide est traversé
de baguetes de fer ou de bronze, tantôt de trois, tantôt de quatre.
Plutarque dit qu'au haut du sistre on représentoit un chat, qui avoit
la face d'homme: il est vrai que nous trouvons assez souvent le chat
sur le haut du sistre, mais je n'y ai pas encore vu la face d'un
homme. Plutarque nous rapporte ce qui se faisoit ordinairement de son
tems: il a pu se faire qu'aucun de ces sistres avec le chat à tête
d'homme ne soit point venu jusqu'à nous. Quoiqu'on voie assez souvent
des sistres avec un chat sur le haut, on en trouve aussi qui au lieu
du chat ont une sphinx, une fleur du Lotus, un petit globe, un vase,
ou quelque autre chose semblable. Les sistres sont assez
ordinairement arrondis par le haut; on en trouve pourtant qui se
terminent en un ou plusieurs angles, comme il est aisé de remarquer
sur differens sistres dont nous donnons ici la figure. On trouvoit
quelquefois sur les sistres la tête d'Isis, & quelquefois celle de
Nephthys, qui étoit prise, selon Plutarque, par les Egyptiens pour
Venus, ou pour la Victoire. L'usage du sistre dans les mysteres
d'Isis, étoit comme celui de la cymbale dans ceux de Cybele, pour
faire du bruit dans les temples & dans les processions; ces sistres
rendoient un son à-peu-près semblable à celui des castagnetes. Ceux
qui tirent des allegories de presque toutes les choses qui regardent
le culte des dieux, trouvent du mystere dans le nombre de trois & de
quatre baguetes qui se voient ordinairement aus sistres. Les trois,
disent-ils, signifient trois élemens; & les quatre les designent tous
quatre. Mais ces explications hazardées n'instruisent point, & ne
servent qu'à grossir un livre inutilement. Le P. Bacchini Benedictin
d'Italie, qui a fait une dissertation aussi solide que savante sur
les sistres, n'est pas tombé dans ce défaut: il y refute les
sentimens de quelques Antiquaires trop hardis, qui avoient avancé
quelques choses contre ce que les anciens monumens nous apprennent
touchant les sistres.
17.  Voyez les antiquitez du Pere Montfaucon. Tome douxième de la
seconde partie. Montfaucon, II: pp. 287-288:
18. Typhon lorsqu'il avoit tué Osiris, avoit decoupé son corps en
vingt-six parties, qu'il avoit répandues & cachées en differentes
contrées. Isis à force de chercher, les avoit recueillir, à
l'exception de celles qui caracterisent l'homme; mais en ayant fait
faire l'image, elle la consacra par des fêtes & par des sacrifices, &
l'appella Phallus. Diodore, Plutarque, & autres.
19. Biblus, Biblis, ou Biblos, Ville maritime de la Phenicie, est une
des plus anciennes Villes du monde. Steph. Bizant. in Βυβλος.
Les Egyptiens dans la fête qu'ils appelloient des Pamyliens,
portoient en triomphe une statue dont le sexe étoit marqué avec
exageration, pour exprimer que la generation est le principe de
toutes choses. Plut. Chap. d'Isis & d'Osiris.
20. Arion habitant de Metymnè, inventa le Dithrambe. Il jouoit si
admirablement de la lyre, que s'étant lancé dans la mer, les Dauphins
le reçurent, & le porterent à Tencrare. Pindare. Plutarque. Ovide.
Athenée.
Comme le Daupin s'achemine,//Courant la part de la marine,  Dont il
oit le son retenir// Des haut-bois . . . Plutarque VIIe Livre des
propos de table
21. Ce chant s'appeloit Hyppothoron. Plutarq. VIIe Livre des propos
de table.
22. Sans aller chercher des exemples dans les siecles reculez,
n'avons-nous pas dans une Province de France, des animaux sur
lesquels de certains tons ont le meme ascendant que la chanson de
Plutarque avoit sur les Jumens.
On commence par appeller l'amant par son nom; Allons mon beau Martin,
dit-on; allons jeune vainqueur: ne vous a-t-on pas choisi une
maîtresse charmante: Voyez comme elle est prévenue en votre faveur;
allons, qu'attendez-vous pour être heureux. Cette invitation qui se
debite avec une sorte de déclamation chantante, ne manque jamais de
produire l'effet esperé.
23. M. Grew & M. le Clerc. La varieté de la Tranche artere est
remarquable dans les animaux; les anneaux de ce tuyau sont disposez,
en sorte que par leur moyen les animaux sont capables de donner
diverses modulations à leur voix. Dans les Chats qui dans les
expressions des passions qui les occupent, se servent de divers tons,
ces anneaux sont séparez & flexibles, selon qu'ils sont plus ou moins
dilatez, ou qu'ils le sont tous, ou seulement quelques-uns d'entre
eux; il faut que le ton soit plus haut ou plus bas, comme il arrive à
une corde de viole que l'on presse plus ou moins du doigt. M. le
Clerc, Bibl. chois. tom. p. 293 & 294. Extrait de la Cosmologie
sacrée de M. Grew.
24. Tel esprit fort, soi disant infaillible, Nie avec même orgueil
tout ce qui le surprent. Je ne le conçoi pas; donc il est impossible.   
Vrai sillogisme d'i'gnorant. Fab. 7.
25. Pardus hiando fœlit. Philomel. Poem. Carm. 50.
26. Ces nouveaux Peuples de l'Inde, dit Montagne, après avoir été
vaincus, venant demander paix & pardon aux hommes, & leur apporter de
l'or, ne faillirent d'en aller autant offrir aux chevaux avec une
toute pareille harangue à celle des hommes, prenant leur hannissement
pour langage de composition & de trêve.
27. Herodot. in Euterp.
Plus inconstant que l'onde & le nuage,
Le temps s'enfuit, pourquoi le regretter?
Malgré la pente volage,
Qui le force à nous quitter,
En faire usage,
C'est l'arrêter. Goûtons mille douceurs;
Si notre vie est un passage,
Sur ce passage au moins semons des fleurs.



DEUXIEME LETTRE


Illustration: La Chat-Désse Egyptien Bastet

Quoiqu'il fût fort tard, Madame, quand j'ai fermé hier au soir ma
lettre, vous concevez bien qu'il m'a été impossible de dormir. J'ai
passé la nuit à lire tout ce que j'ai de livres de l'Antiquité; nous
pouvons actuellement nous armer de belles citations latines & même
grecques, car il ne faudra point ménager nos adversaires qui vont
mettre la gloire des Chats en évidence. Il me semble qu'il est plus
aisé d'avoir raison en grec en françois.

Comme nous avons suffisamment prouvé que les Chats avoient des Autels
en Egypte, nous pouvons negliger de décrire un nombre de monumens
antiques qui ne laissent pas lieu d'en douter. Ne citons que pour
être exacts seulement, toutes les images de cette Divinité trouvées
dans la table qui comprend les mysteres d'Isis; & faisons remarquer
que le Dieu Chat appellé Elurus, est representé quelquefois avec des
traits humains; mistere dont un sçavant Commentateur assure qu'il
resulte qu'une Chatte est extrêmement comparable à la Lune, avec
laquelle ce bestial, dit-il, a une grande convenance & conformité
<1>.

Mais cet assemblage de traits humains dans le Dieu Chat, a une cause
metaphysique, qu'il me paroît encore plus important d'éclaircir. Je
suis sûr, Madame, qu'elle vous a frappé d'abord.

Vous sçavez que la vanité des hommes les fait se rapprocher, autant
qu'il leur est possible, de ce qu'ils ont élevé au-dessus d'eux. Dès
que les Egyptiens eurent dressé des Autels à Elurus, ils lui
substituerent insensiblement quelques traits de leur ressemblance:
Examinez, Madame, ce monument; la figure a le corps d'un Homme, & la
tête d'un Chat; elle est ornée de plusieurs attributs ordinaires aux
Figures Egyptiennes; mais le plus digne d'admiration, est une
couronne de lumiere que jette la tête du Dieu. Si ce ne sont pas des
rayons, remarque le Pere Montfaucon <2>, ils en approchent; & si ce
sont des rayons, ajoûte-t-il, cela conviendroit à ce Dieu, l'un des
plus honorez de l'Egypte.

La reflexion que nous venons de faire sur les effets de l'amour
propre, nous conduit à présumer que les Dames Egyptiennes sentirent à
leur tour l'avantage de ressembler à la Déesse Chatte. Ce furent
elles sans doute qui lui prêterent quelques traits de l'humanité,
dans les statues qu'elles lui éleverent. Qu'aura-t-on à nous
répondre, quand nous découvrirons le portrait de la Déesse Chatte
representée en belle femme, parée d'un superbe Panache, à la maniere
des Figures Egyptiennes, & tenant une espece de sceptre <3>, au haut
duquel est le gobelet dont nous avons déjà dévoilé l'allégorie; ou,
quand nous la ferons voir assise avec dignité dans un fauteuil?
Pourra-t-on, sans admiration, voir dans un autre monument cette belle
Déesse conservant sa tête de Chatte posée sur le corps d'une femme?
Elle porte une espece de bagnolette qui lui couvre les épaules & une
partie des bras, & qui laisse apercevoir une gorge ravissante. Elle a
une tunique qui lui descend modestement jusqu'à la cheville du pied;
elle tient sous sa poitrine une tête d'homme bridée par le menton:
Simbole manifeste de l'ascendant que les Egyptiens croyoient qu'elle
avoit sur les cœurs; & de l'autre bras elle soutient une espece
d'urne, qui étoit apparemment encore un éloge mysterieux de ses
charmes <4>.

De cet assemblage de graces, n'est-il pas tout simple de croire que
la Déesse Chatte étoit regardée en Egypte, comme la Mere des Amours?
Toutes les beautez de Memphis se piquoient, sans doute, de lui
ressembler; & les Poëtes qui faisoient des vers à leurs louanges,
avoient l'art de leur trouver les yeux aussi ronds & aussi luisans,
que ceux de la Déesse. Vous concevez bien quel seroit le dépit des
femmes qui ont le bon air de craindre les Chats, quand on leur
prouveroit qu'il ne pourroit leur arriver de succès si flatteur, que
d'être autant aimées, autant préconsiées qu'une Chatte de l'Egypte.

Ce ne sera point une idée hazardée, que d'appeller la Déesse Chatte
la Mere des Amours <5>; c'étoit Isis même que les Egyptiens adoroient
sous cette forme agreable; & Isis présidoit sur les cœurs. Les amans 
l'invoquoient pour acquerir le don de plaire; ils l'attestoient sans
doute, pour persuader leurs maitresses, lorsqu'ils juroient par le
nombre de trente-six <6>, serment le plus solemnel parmi eux, & le
plus sacré.

Eclaircissons à present, c'est-à-dire, dissertons sur ce que pouvoit
être le culte rendu au Dieu Chat.

Chaque divinité en Egypte avoit plusieurs Prêtres, dont l'un avoit la
superiorité <7>; & c'étoit de l'ordre de ces Prêtres que les
Egyptiens élisoient leurs Rois. Il y a toute apparence que le Pontife
des Chats avoit toujours le plus de droits à la Couronne. Il ne faut
pas oublier, je croi, de faire sentir que ces Prêtres se baignoient
deux fois par jour dans l'eau froide; qu'ils étoient habillez de lin,
attendu que la fleur de lin est de couleur bleue celeste; disons
aussi que leurs souliers étoient formez d'une certaine plante
appellée Papyrus <8>. Il ne tiendroit qu'à nous de mettre ce mot en
grec, & d'alleguer un prodigue au sujet de cette plante. Les Bibliens
prétendoient qu'une tête formée de la plante appellée Papyrus, étoit
portée tous les ans regulierement d'Egypte à Biblus dans l'espace de
sept jours. Ils regardoient cette merveille comme un témoignage de la
faveur de leur Dieu Osiris <9>. Il est vrai que cette fable ne
viendroit que médiocrement à notre sujet; mais du moins elle
illustreroit la chaussure de nos Prêtres, & une citation de plus
n'est pas à negliger. Ajoûtons encore que ces Sacrificateurs par une
propreté convenable à la dignité de leur état, se rasoient le corps
régulièrement de trois jours en trois jours <10>.

Il est à présumer, & c'est ce me semble une remarque très-prudente à
faire, que ces Prêtres dans leur ceremonies se conformoient autant
qu'il leur étoit possible, au Genie & aux attributs de la Divinité à
laquelle ils étoient dévouez, & qu'ainsi l'enjouement, la souplesse
du corps, & les attitudes Pantomimes devoient faire la principale
partie des mysteres du Dieu Chat. Si le Signor Tomasini qui remplit
avec tant de graces le rôle d'Arlequin dans notre Comedie Italienne,
avoit vécu du temps des anciens Egyptiens, les devots du Dieu Chat
l'auroient regardé comme l'image de la Divinité. Etrange contraste de
l'esprit humain! Ce qui fait aujourd'hui le comique de la Scene, eût
formé alors toute la dignité du Temple.

Mais les Chats regardez comme Divinitez, prouvent seulement la sotise
des hommes, & ne sont pas plus illustrez à cet égard que les Cygognes
de l'Egypte, les Rats, & le Dieu Pet <11>, qui ont eu également leurs
mysteres; rien ne caracterise mieux cette rivalité, qu'une fable de
Monsieur de la Mothe, intitulée les Dieux de l'Egypte. C'est une de
celles qui par le fond & par la forme, a le plus d'agrément & de
philosophie <12>.

Laissons une religion si extravagante <13>, pour établir la
prééminence que les Chats ont eu dans la societé sur les autres
animaux de l'Egypte. Ils y ont joui personnellement des distinctions
& des privileges les plus honorables. Quand un Egyptien tuoit un
Carcopiteque, qui est une sorte de singe, ou un Ichneumon, espece de
Rat, lequel selon Elien détruit les Crocodiles, ou le bœuf Apis lui-
même, s'il l'avoit fait de dessein prémédité, il lui en coutoit la
vie; mais la loi étoit bien plus severe à l'égard de ceux qui
attentoient sur les Chats , soit de propos déliberé, ou
involontairement; ils étoient à l'instant livrez au bras seculier. Le
peuple s'en emparoit, & les dechiroit avec fureur; aussi dès qu'un
Egyptien appercevoit un Chat expiré, il s'en écartoit tremblant &
fondant en larmes; il alloit annoncer cette catastrophe, protestant
qu'il n'en étoit pas coupable; & toute la Ville se remplissoit de
clameurs <14>. Alors les Magistrats venoient avec ceremonie s'emparer
du mort; ils l'embaumoient avec de l'huile odoriferante, du Cedre, &
plusieurs autres aromates propres à la conserver <15>; & on le
transportoit à Bubaste pour y être inhumé dans une maison sacrée.

Le traitement honorable qui leur étoit fait pendant leur vie,
découvre encore mieux de quel prix ils étoient dans la société. Les
Egyptiens les parfumoient & les faisoient coucher dans des lits
somptueux. Ils employoient tous les secrets de la Medecine à traiter
& conserver ceux qui étoient nez d'un temperament délicat; ils
donnoient de bonne heure à chaque Chatte un époux convenable,
observant avec attention les rapports de goût, d'humeur & de figure
<16>.

Quand il arrivoit un incendie, les Chats jouoient bien un autre rôle.
Ils entroient dans une fureur divine; les Egyptiens accoutumez à
cette merveille, negligeoient l'incendie, les environnoient; &
quelquefois ces Chats tutelaires s'échapoient, & sautant pardessus
l'assemblée qui les entouroit, alloient se précipiter dans les
flammes; & quand ce malheur arrivoit, les Egyptiens menoient un deuil
solemnel <17>.

Ce deuil étoit si marqué & si sincere, que les femmes en oublioient
jusqu'à leur beauté, & pour éviter la honte de paroître encore
aimables dans le cours d'une tristesse si raisonnable, elles se
barbouilloient le visage, & couroient par la ville échevelées, & dans
un état de desolation; elles étoient ceintes par le milieu du corps;
elles se frappoient la poitrine qu'elles laissoient découverte; leurs
plus proches parens marchoient à leur suite à demi nuds comme elles,
& abandonnées à ce délire qu'entraînent toujours les grandes douleurs
<18>.

Qui sçait si l'exemple de cette fable ne fut pas le ressort secret
qui détermina l'action genereuse de Q. Curtius? Il y a toute
apparence que son dévouement pour le salut de la patrie, en se
jettant dans le gouffre, ne fut qu'une imitation de l'heroïsme des
Chats de l'Egypte.

Quand un Chat mouroit de mort naturelle, toutes les personnes de sa
connoissance tomboient dans la consternation; elles portoient les
marques de leur douleur jusqu'à se raser les sourcils <19>. Il y a eu
peut-être tel Chat dans Memphis dont les obseques ont été plus
decorées & plus celebres que celles d'Alceste & d'Ephestion. Admette
<20>, pour marquer toute sa douleur de la perte de cette épouse
cherie, ordonna qu'on coupât les crins des chevaux qui conduisoient
le char <21>. Alexandre, il est vrai, outre les crins de tous les
chevaux de son empire, proscrivit encore celui des mulets, & fit
tomber les crenaux des villes. Mais que sont de tels sacrifices, au
prix des larmes des plus belles femmes de l'Egypte, courant en
desordre par la ville, & redemandant aux Destinées un Chat dont la
Parque vient de trancher les beaux jours? Que peut-on opposer à tant
de sourcils qu'il en a couté aux fronts les plus respectez de
l'Egypte <22>? Quels soins aussi ne se donnoit-on pas pour conserver
le Chat d'une maison? Quelle prévenance sur tous ses goûts? Quelle
attention à lui faire passer une vie agréable? On a vû un Chat
desobligé faire avorter les projets politiques, & semer le desordre &
la rebellion. L'Egypte, sous l'un des Ptolomées, fut le théâtre de
cette grande aventure; le nom Romain y étoit alors également craint &
honoré. Les Egyptiens accueilloient avec soumission tout ce qui
venoit d'Italie. Il arriva qu'un Romain fit quelque insulte à un
Chat, ce fut même sans nul dessein; cependant tout le peuple s'arma
pour en tirer vengeance: ni la presence des Magistrats, ni les
menaces de Ptolomée, ne purent arrêter sa fureur; le coupable fut
massacré; ainsi la puissance Romaine cessa d'en imposer, dès qu'elle
eut pour rivale la cause d'un Chat outragé.

Ce respect des animaux influoit sur toutes les actions des Egyptiens.
Ceux qui habitoient les villes, vouoient leurs enfans à ces animaux
sacrez. Vous jugez bien, Madame, que ce ne pouvoit être qu'aux Chats
que les gens du monde étoient vouez. Voici quelle étoit cette
ceremonie. On rasoit la tête de l'enfant entierement ou à moitié, ou
seulement la troisième partie; ensuite les cheveux étoient pesez dans
une balance, avec une quantité d'or ou d'argent proportionnée; &
quand la pesanteur du métal l'emportoit, cette offrande étoit remise
à la personne qui veilloit sur le Chat auquel l'enfant venoit d'être
voué: elle en achettoit du poisson, & du pain qu'elle mêloit avec du
lait pour la nourriture de l'animal respecté <23>.

Cette fonction étoit extrêmement enviée; on en étaloit les marques
avec pompe; on portoit à découvert le portrait du Chat auquel on
étoit voué: cet appareil attiroit le respect des citoyens toujours
prosternez devant ceux à qui la garde des animaux sacrez étoit
confiée <24>; & comme chaque Palais destiné à ces animaux, n'en
contenoit que d'une seule espece, imaginez, Madame, quelle étoit la
fortune d'un citoyen qui pouvoit toute sa vie se trouver pour unique
devoir la satisfaction de s'occuper des Chats, & jouir ainsi de la
consideration publique <25>.

Cet amour des Chats chez les Egyptiens, n'a jamais paru avec plus de
constance & de grandeur d'ame que dans la guerre qu'ils eurent à
soutenir contre Cambyse dans la quatrième année de son regne. Ils
étoient alors gouvernez par Psammenite qui venoit de succeder à
Amasis.

L'ambitieux Cambyse ne pouvant s'ouvrir l'entrée de l'Egypte qu'en se
rendant maître de la ville de Peluse <26> qui paroissoit imprenable,
s'avisa d'un stratagême digne de sa haute politique. Sçachant que la
garnison de cette place étoit composée toute d'Egyptiens, il mit à la
tête de ses troupes un grand nombre de Chats; ses capitaines & ses
soldats en portoient chacun un en forme de bouclier. Ce ne fut que
sous de tels chefs que son armée s'empara de Peluse. Les Egyptiens
dans la crainte de confondre ces Chats avec leurs ennemis, n'oserent
lancer aucuns de leurs traits, & consentirent plûtôt à recevoir un
Vainqueur <27>.

Voici jusques à present toutes mes découvertes, Madame; & comme je ne
me fie pas à mes seules lumières, je vais consulter tous les Sçavans
de l'Europe. Vous jugez bien que je n'épargnerai ni le temps, ni le
travail. Les ouvrages qui ne sont qu'un jeu d'esprit, ne demandent
que les momens de notre loisir; mais on se sent emporté par une vraye
émulation, quand on a entrepris quelque point essentiel de
l'histoire.

J'ai l'honneur d'être, &c.



Notes à La Deuxième Lettre
1. Par ce Simbols, ajoûte Vignere, les Egyptiens vouloient entendre
la Lune, avec laquelle ce bestial a une grande convenance &
conformité d'habitude, soit que vous regardiez aux varietez, taches,
mouchetures de sa peau, ou à sa ruse, ou qu'elle est en action plus
la nuit que le jour, joint que l'on dit qu'à la premiere portée, elle
fait un Chaton, à la seconde, à la tierce, trois, & ainsi
consequemment jusqu'à la septième, croissant chaque fois d'un;
tellement que tout le temps de sa vie elle vient à avoir autant de
Petits justement que l'on compte de jours en chaque Lunaison; car
tous ces nombres assemblez, montent à vingt-huit; de plus
l'augmentation de la prunelle de ses yeux en pleine Lune, & la
diminution dans le décours, nous donnent assez à connoître combien
cela s'accorde & convient avec les mutations de cet Astre. Notes sur
Philostrat. chap. du Nil, pag. 37. édit. de 1625.
2 Livre sixième des Antiquitez, onzième Tome du Suplément, planche
quarante-quatrième.
3 Ce pourroit bien être un bâton augural.
4 Antiq. du P. Montfaucon, Liv. VI. Tom. II. XLV. planche.
5. Pour se convaincre que les Chats peuvent avoir de vrayes relations
avec les graces & la beauté, sans aller chercher des autoritez en
Egypte, n'avons-nous pas à Paris une personne infiniment aimable, à
laquelle on a donné le surnom de la Princesse Miaou. Je ne sçai point
d'ennemie des Chats si declarée, qui ne se tint très-heureuse de lui
ressembler.
6. On ne découvre point dans Plutarque qui rapporte ce serment, par
quelles raisons il étoit en usage chez les Egyptiens. Que pouvoit
être le nombre de trente-six à la tendresse d'un amant! La preference
donné à ce nombre sur tous les autres, ne venoit-elle point de ce que
trente-six a un plus grand nombre de diviseurs que les nombres qui le
precedent, excepté celui de 24 qui lui est égal à cet égard; mais qui
lui cede pourtant en ce que 36 a un quatré, & que 24 n'en a point.
7. Plutarch in Isid. & Osiris. Ces Prêtres menoient une vie
extrêmement austere, l'usage du vin leur étoit interdit; ils n'en
offroient point à leurs Dieux; ils regardoient cette liqueur comme
formée du sang des Geants qui avoient fait la guerre aux Dieux,
lequel ayant humecté la terre, avoit produit la vigne. Plutarq. id.
8. Espece de Roseau, dont on faisoit le papier en Egypte; on se
servoit de ce papier dans tout le monde connu, avant l'invention du
papier de chiffon. Les Rois d'Egypte étoient fort jaloux de ce
Secret, & les Egyptiens faisoient seuls ce commerce.
9. In Dea Sir. Luci.
10. Euterp. C. 37. Herodot.
11. Voyez le 1. tome de la seconde partie de l'Antiquité du Pere
Montfaucon.
Voyez aussi les Memoires de M. de Sallengro, sur la Dissertation de
M. Terrin de l'Academie d'Arles, concernant le Dieu Pet., pag. 18.
12. Dans l'Egypte jadis toute bête étoit Dieu;
Tant l'homme au contraire étoit bête;
Tel animal ailleurs qui n'a ni feu ni lieu,
Avoit là son Temple & sa Fête.
On avoit fait un jour dans le Temple du Chat,
D'un Rat blanc & sans tache un pompeux sacrifice:
Le lendemain c'est le tour du Dieu Rat;
Il faut pour le rendre propice
Qu'à ses Autels un Chat perisse, &c.
13. Les Dames Egyptiennes rendoient un hommage bien ridicule au Bœuf
Apis: voici comment cette ceremonie est décrite par Amyot d'après
Diodore de Sicile. Quand Apis est mort, les Prêtres menent
premierement le Veau en la Cité du Nil, & le nourrissent par 40
jours, & après le mettent dedans une nef couverte où il y a une loge
ou habitacle d'or; le menent tout ainsi comme s'il étoit Dieu, en la
Cité de Memphis, & le logent au Temple de Wulcain, & au commencement
il n'y a que les femmes qui voyent le Taureau, lesquelles étant
devant lui leurs robes haussées.... Le reste est trop indecent pour
être ici rapporté. Trad. d'Amyot, liv. 1. p. 55.
14. Felis ..... si quis volens vel invictus occiderit, ad mortem
certissimè à multitudine concurrentium abreptus, crudelissimè
interdum etiam absque Judicis sententia plectitur, &c. pag 74. édit.
ann. 1604.
15. Efferuntur autem Feles mortua ad sacra Tecta, ubi sale condite
sepeliuntur in urbe Bubasti. Herod. liv. 2. c. 67.
Bubaste ancienne ville d'Egypte selon Herodote; elle étoit située sur
le bord Oriental de l'embouchure du Nil.
Le grand Prêtre Onias y fit bâtir une Forteresse. Joseph. l. 7. c.
30. de la Guerre des Juifs.
Cette Ville préferée pour être la sepulture des Chats, étoit une des
plus renommées de l'Egypte. Les Fêtes qui s'y celebroient, étoient à
l'honneur de Diane; des hommes & des femmes quelquefois au nombre de
soixante mille, s'embarquoient pour s'y rendre; la navigation se
passoit au son des flutes & des cymbales; les femmes quand on étoit
prêt d'aborder à Bubaste, appelloient par de grands cris les
Habitantes, qui accouroient sur le rivage & se mêloient à leurs
danses & à leurs concerts. Ils marchoient ainsi vers le Temple où les
sacrifices se faisoient avec une extrême magnificence. Herodot. L.D.
Euterp.
16. Plutarque.
17. Orto incendio divinum quidpiam Feles occupat; Ægypti enim,
neglecto incendio, Felibus custodiendis advigilant; Feles verò aut
subeuntes, aut saltu transgressi in ignem sese conjiciunt, quod ubi
contingit, ingenti luctu afficiuntur. Herodot. livre second.
18. Herodot. Livre second.
19. Supercilia radunt, Herodot.
20. Τεϑριππα τε ξευγνυδε καὶ μονάμπυκας πωλους, σερήδω τεμνετ᾽
αυχενων φόβην. Alcest. d'Euripide, édit. aldi 1505.
21. Diodore de Sicile rapporte que de son temps, tel de ceux qui
étoit chargé de l'entretien d'un de ces animaux sacrez, a dépensé
pour ses obseques jusqu'à neuf mille marcs, p. 54.
22. Adeo autem animis hominum ista erga animalia religio, & tam
obstinendum ad venerandum ea quisque affectum gerit, ut etiam quo
tempore Ptolomaus Rex à Romanis nondum amicus erat renunciatus, &
plebs præ mentu huc omne studium conferebat, ut ex Italia profectos
obsequio se coleret, utque nullum eis criminis aut belli ansam
præberet, Fele tamen à Romano quodam interfecta populi ad ades ejus
concursus facto, neque proceres ad deprecandum à Rege missi, neque
communis Roma terror hominem pœna eximere voluerit, quamvis citra
voluntatem facinus peregisses, id quod non auditu per capitum
referimus; sed ipsi in peregrinatione ad Ægyptum vidimus. Diod.
Sicul. pag. 74.
23. Felibus autem friatum in lacte panem cum Poppyssimo, id est
emissis quibusdam vocibus, apponunt aut piscium, ex nilo segmentis
eos cibant. Diod. de Sic. p. 74.
24. Les Villes d'Egypte se cotisoient pour la dépense d'un nombre
infini de Portraits des animaux consacrez qu'on distribuoit aux
Citoyens. Diod. Herod.
25. Munia verò hac non tantùm non declinavit aut pro-palam obire
erubescant, sed contra ac si deos maximis honoribus affecerint & cum
propriis signis urbes circumeunt, & cum procul agnoscitur quorumnam
animalium curam habeant, ab omnibus flexione genuum, alioque cultu
honorantur. Diod. de Sicile. p. 74
26. Peluse s'appelloit anciennement Avaris, & auparavant Triplion
selon Manethon.
27. Polianus liv. 3. Herodote liv. 2. Diod. de Sicile liv. 1. Et
Prideaux Hist. des Juifs tom. 1. liv. 3. page 303.



TROISIEME LETTRE.

Notre ouvrage s'avance, Madame; bien des personnes sensées en ont
senti l'utilité, & m'ont secouru de leurs lumières; sérieusement je
crains que la Dame d'avant-hier ne se soit évanouie de bonne foi: Ce
n'est presque plus le bon air, que de jouer de certaines frayeurs;
ainsi bien-tôt on ne songera pas à avoir peur des Chats. Les femmes
n'adoptent guères de ridicules, que ceux qui portent avec eux un
caractere d'agrémens; leur vanité est à cet égard bien plus sensée
que la nôtre.

Mais seroit-ce assez pour nous que de voir l'antipatie pour les Chats
s'effacer? Ne faudroit-il pas que tous les yeux fussent ouverts sur
leur merite?
Ne reviendrez-vous point, heureux siècle d'Astrée?
Jours de paix, de plaisirs, yvresse du bonheur,
Où l'amour une fois jurée,
Pour jamais regnoit dans un cœur;
Où l'epouse tendre & cherie,
Ne connoissoit de sort plus doux,
Que de passer toute sa vie
Entre son Chat & son epoux. <1>

Mais ne nous arrêtons points, Madame, à des idées trop flateuses;
passons à bien des veritez historiques que nous avons encore à faire
valoir.

Les Arabes adoroient un Chat d'or <2>; ils avoient une si grande
opinion des Chats, qu'ils ne purent jamais se resoudre à leur croire
une origine semblable à celle des autres animaux. Ils singulariserent
celle-ci par une fable qui acquit bien-tôt parmi eux l'autorité de
l'histoire: Les Rats, selon cette fable, s'étoient multipliez dans
l'Arche, & rongeoient sans aucune discrétion la pâture des autres
animaux. Noé résolut de les détruire; & se trouvant auprès du Lion,
il lui donna un soufflet: Ce soufflet causa au Lion un éternuement, &
de l'éternuement sortit un beau Chat, le premier Chat qui soit venu
livrer la guerre aux Souris <3>.

Ce merveilleux évenement n'est, comme vous le voyez, Madame, que
médiocrement développé par l'Auteur Arabe; il n'explique point par
quel motif Noé se détermina à soufletter le Lion par préference; mais
nous retrouvons heureusement cette même Fable rendue avec plus de
clarté dans une des lettres Persannes: voici comment elle est contée.
Il étoit sorti du né du Cochon un Rat qui alloit rongeant tout ce qui
se trouvoit devant lui, ce qui devint si insupportable à Noé, qu'il
crut qu'il étoit à propos de consulter Dieu encore; il lui ordonna de
donner au Lion un grand coup sur le front, qui éternue aussi-tôt, &
fit sortir de son né un Chat <4>.

Les circonstances de cette Fable heureusement restituées par l'Auteur
des lettres Persannes, prouvent bien avec quel choix & quelle finesse
il sent les traits propres à jetter de vrais agrémens dans un
ouvrage; & ce fragment de l'histoire des Chats n'a pas peu contribué
sans doute, au succès d'un livre aussi generalement applaudi. Et les
Perses, Madame, (on sçait que c'étoit un peuple éclairé;) croit-on
qu'ils n'avoient pas une haute estime des Chats? Il n'y qu'à lire ce
qui se passa sous le regne d'un de leurs plus illustres Rois. Il
s'appelloit Hormus: Tranquille dans le sein de la paix, de Monarque
apprit qu'une armée de trois cens mille hommes commandée par le
Prince Schabé-Schah son parent, faisoit une invasion dans son Empire;
il assembla ses Ministres, & tandis qu'il déliberoit sur une
conjoncture si pressante, un vieillard venerable se présenta, & parla
ainsi: Roy, l'Armée du Rebele eut être détruite en un seul jour, &
vous avez dans vos Etats le Heros auquel cette victoire est réservée.
Vous le connoîtrez entre vos Capitaines par une distinction aussi
rare qu'avantageuse; mais pour ne vous point paroître suspect dans ce
que j'avance, il faut que je vous rappelle les services que j'ai
rendu au Roy Nouchirvan votre illustre pere. Ce fut à moi que ce
Monarque confia le soin d'aller demander de sa part au Khacan des
Turcs une de ses filles en mariage; je fus introduit dans le Palais
des Princesses, elles me parurent toutes extrêmement belles, &
j'aurois été bien embarassé à me déterminer, si j'avois crû que la
beauté uniquement dût fixer mon choix; mais je voulois que ce fussent
les qualitez du cœur & de l'esprit qui emportassent la balance. Je
demandai au Khacan la liberté de demeurer quelque temps à sa Cour,
afin de pouvoir connoître le caractere des Princesses ses filles.
Elles marquoient toutes un égal empressement de devenir Epouse du Roy
de Perse, & j'examinois secretement les differens ressorts qu'elles
faisoient jouer, pour m'engager chacune à leur donner la préference;
une seule, (& c'est elle qui est devenue la Reine votre mere;) une
seule, dis-je, ne mit en usage que la même conduite qu'elle avoit
toujours gardée; c'étoit une grande douceur dans le caractere, un
goût toujours le même pour ses devoirs, un certain agrément dans
l'esprit, qui la faisoit aimée de tout ce qui approchoit d'elle.
Enfin pour fixer mon choix, elle ne voulut paroître que ce qu'elle
étoit, & je crus reconnoître à cette marque le vrai caractere de la
vertu. Je la demandai au nom de mon Roy; & l'Empereur son pere,
suivant l'usage de ses Etats, avant le départ de la Princesse, fit
faire son horoscope par les plus habiles Astrologues: Ils
s'accorderent tous en une circonstance; ils prédirent qu'elle auroit
un fils qui surpasseroit en renomée tous ses Ancêtres; que ce Prince
seroit attaqué par un des Rois du Turquestan, sur lequel il
remporteroit une victoire entiere, s'il étoit assez heureux de
trouver un de ses sujets qui eût la phisionomie d'un Chat sauvage.

Ce récit achevé, le vieillard qui avoit la science des Sages,
disparut comme un éclair.

Le Roy ne songea plus qu'à chercher le heros qui devoit sauver ses
Etats. Le vieillard n'avoit point déclaré son nom, ni donné aucune
lumiere sur le séjour qu'il habitoit; mais la ressemblance
avantageuse du Chat, le fit bien-tôt reconnoître dans la personne de
Baharam, surnommé Kounin. Il étoit de la race des Princes de Rei, &
gouvernoit pour-lors la Province d'Adherbigan <5>. Hormus le pressa
de prendre le commandement de son armée, & resta surpris
merveilleusement, lorsque Baharam ne choisit que douze mille hommes
pour combattre les trois cens mille rebelles; cette troupe animée par
le présage admirable dont leur étoit la phisionomie de leur General,
vainquit l'armée ennemie; Baharam tua de sa main le Prince Schabé-
Schah, & fit prisonnier son fils; ainsi la victoire la plus digne
d'illustrer la Perse, peut être regardée comme l'ouvrage des Chats
<6>. Quand Sanna-Cheribe Roy des Arabes & des Assyriens perdit cette
celebre bataille contre le Roy d'Egypte, auroit-il éprouvé ce grand
revers, s'il avoit eu la précaution d'avoir des Chats dans son armée?
Il étoit campé près de Peluse, lorsqu'une nuit des Rats champêtres
s'étant jettez dans son camp, rongerent les arcs & ce qui servoit à
tenir les boucliers; Sethon <7> qui regnoit alors en Egypte, & qui
n'avoit qu'une poignée de soldats, attaqua dans cette conjoncture les
troupes de Sannacheribe, qui se trouvant sans armes, n'eurent
d'autres ressources, que la fuite ou la captivité: Que le Roy des
Assyriens eût été secondé par quelque Chat, il faisoit la conquête de
l'Egypte.

Si tous les Historiens celebres ne se sont pas attachez également à
rapporter les évenemens merveilleux occasionnez par les Chats, on
découvre du moins que tous avoient pour eux en general une estime
marquée. Lucien dans son Dialogue de l'Assemblée des Dieux, en
examinant les animaux honorez en Egypte, tourne en ridicule les
Singes, les Cynocephales, les Sphinx; mais il garde sur les Chats un
silence respectueux: Cette retenue dans un Philosophe aussi cinique,
ne peut être regardée que comme un veritable éloge; & ce n'est pas la
seule occasion où les Chats ayent été ménagez avec beaucoup d'égards.
On empêchoit avec soin chez les Romains que les Chiens n'entrassent
jamais dans les Temples d'Hercule; le sacrifice auroit été
interrompu, & les mysteres profanez <8>. Ceux qui avoient porté cette
loi, avoient prévu sans doute, que les Chats qui par leur souplesse
se font un passage aux lieux mêmes où les Chiens ne peuvent aborder,
pourroient aisément se produire dans ces Temples <9>; les Chats
cependant n'étoient point désignez dans cette loi exclusive. Quelle
preuve plus manifeste que la presence des Chats n'étoit jamais
regardée qu'en bonne part dans les plus augustes assemblées? Nous les
avons déja fait voir à la place d'honneur dans les festins de
l'Egypte, mangeant & faisant les délices de la table par le charme de
leur voix: Cette circonstance de leur triomphe qui paroîtra peut-être
la plus difficile à croire, trouve cependant encore une preuve bien
claire dans ce que Plutarque <10> dit au sujet des Cygales qu'il
appelle Musiciennes. Il prétend qu'elles étoient estimées comme
telles par Pytagore; & que c'est en faveur de leur musique, qu'il
avoit défendu qu'on gardât dans les maisons des nids d'Hirondelles,
parceque ces Oiseaux mangent les Cygales. On ne contestera point je
croi, à Pytagore d'avoir été le plus délicat connoisseur en musique
qu'ait eu l'Antiquité. Quelqu'un qui entend le concert des Astres,
qui sent si la Planette de la terre produit par son mouvement une
tierce ou une octave exacte avec le son que forme la Planette de
Venus, en doit être cru quand il déclare que les Cygales sont
Musiciennes; & en bonne foi si leur chant est mélodieux, il faudroit
être de bien mauvaise humeur pour disputer aux Chats <11> le même
avantage. On conviendra du moins que la voix des Chats est plus
éclatante; & d'ailleurs nous distinguons bien mieux la varieté & le
dessein de leur chant; il est si simple & si agréable, que les enfans
à peine sortis du berceau, le retiennent, & se font un plaisir de
l'imiter. Mais nous avons, Madame, dans une fête donnée à la Cour de
Louis XI. une musique auprès de laquelle un concert de Chats devient
la chose du monde la plus simple. On imagina de faire executer devant
ce Prince un Opera d'un genre tout à fait nouveau; il n'étoit formé
que par des Cochons, & il eut beaucoup de succès <12>. Après cet
exemple, nous rougirions comme vous le jugez bien, Madame, d'appuyer
plus long temps sur l'agrément de la Musique des Chats. Ceux qui n'y
sont pas sensibles n'ont qu'à s'en prendre un peu de soin qu'ils ont
eu de se former le goût.

Hermes Trismegiste découvrit le premier en Egypte que les trois
parties de la Musique avoient une grande relation avec les saisons de
l'année. Que la haute resembloit à l'Eté, la basse à l'Hiver, & la
moyenne au Printemps <13>; on ne s'attendoit point à ces
ressemblances. La Musique a un nombre de caracteres qui ne se
presentent que quand on est bien déterminé à les découvrir; nos idées
sur les expressions de la voix des Chats, ne sont encore que
confuses; il faut esperer qu'un jour un nouveau Trismegiste les
rendra sensibles & en fera connoître & la justesse & la beauté; une
connoissance si curieuse n'est peut-être pas aussi éloignée qu'on le
pense? Un homme du siecle, auquel nous devons des Poësies très-
aimables <14>, s'est rendu plus recommandable encore par l'étude
qu'il a fait du Langage des Chats; étude satisfaisante & qui lui a si
heureusement réussi, qu'il entend exactement ce qu'expriment les
differentes inflexions de leur voix, & ce qui est d'admirable, est
qu'il ne faut pour acquerir cette intelligence, que l'entendre une
fois réciter un Dialogue qu'il a composé, où deux Amans
s'entretiennent. Voici, Madame, cette scene charmante; elle perdra
beaucoup à n'être que lue, quoiqu'elle soit écrite avec élégance &
précision; la façon de la déclamer comme lui d'après les Chats, y
donnant tout le caractere de verité. La scene est au coin du feu
d'une Cuisine.

LA CHATTE voyant tourner la broche, & se débarbouillant: Ç'a est bon.

LE MATOU appercevant la Chatte, & s'approchant avec un air timide: Ne
fait-on rien ceans?

LA CHATTE ne lui jettant qu'un demi regard: Ohn.

LE MATOU d'un ton passionné: Ne fait-on rien ceans?

LA CHATTE d'un ton de pudeur: Oh que nenni.

LE MATOU piqué: Je men revas donc.

LA CHATTE se radoucissant: Nenni.

LE MATOU affectant de s'éloigner: Je m'en revas donc.

LA CHATTE d'un air honteux: Montez là-haut. Plus haut. Montez là-
haut.

ENSEMBLE courant sur l'escalier:  Montons là-haut, Montons là-haut.

Les deux Amans arrivent bien-tôt dans la goutiere; & la scene finit
par des clameurs amoureuses, entremêlées de ces expressions naïves
employées dans nos anciens Romans, & que la délicatesse du siecle a
bani des ouvrages.

J'ai l'honneur d'être, &c.



Notes à La Troisième Lettre
1. Platon en sa Peinture de l'âge d'or sous Saturne, compte entre les
principaux avantages des hommes de lors; la communication qu'ils
avoient avec les Bêtes, desquelles s'instruisant & s'enquerant, ils
sçavoient les vrayes qualitez de chacune d'elles, par où ils
acqueroient une très-parfaite intelligence, & conduisoient de bien
plus loin plus heureusement leur vie que nous ne sçaurions faire.
Montagne chap. 12. pag. 210.
2 In urbo Nadata apud Arabes Felis aurea celebatur. Plin. lib. VI.
cap. XXIX de Fele sive catto animali.
3 Murtadi Habitant de Tybe ville d'Arabie, selon le Genharime, a fait
en 1584. un Traité de merveilles de l'Egypte, traduit en François par
Valtier en 1665; c'est de ce Traité que cette tradition est extraite.
4 Cette lettre est intitulée Tradition Ottomane: c'est l'ombre de
Japhet qui parle, interrogée par le Juif Ibesalon.
5. Ou Medie.
6. Biblioteque Orientale, cite Kondemire.
7. Sethon, Prêtre de Wulcain succeda à Anysis qui étoit aveugle; il
avoit été détrôné au commencement de son regne par un Ethiopien nommé
Sabach, lequel dès qu'il fut sur le trône ne montra que les vertus
d'un veritable Monarque. Ayant été averti en songe que pour sa sureté
il falloit qu'il ressemblât tous les Prêtres de l'Egypte, & les fit
couper en deux par le milieu du corps; il aima mieux abandonner
volontairement la Couronne & retourner en Egypte, que de la conserver
par cet acte d'inhumanité. Ce fut après l'abdication de Sabach
qu'Anysis qui étoit remonté au trône, étant mort, Sethon lui succeda.
Herodot.
8. Il étoit défendu au Prêtre de Jupiter, appellé le Flamen Dial,
non-seulement d'avoir aucun Chien dans sa maison, mais encore d'en
prononcer le nom, parceque, dit Plutarque, le Chien est de sa nature
un animal âpre & querelleur. L. des Demand. des Chos. Romaines.
9. Les Grecs en leurs Sacrifices de Purification observoient d'en
écarter les Chiens, ce qu'ils appelloient Perycylacismes. Plutarq. in
Romul. pag. 37. traduction d'Amyot <21>.
10. Dans le Château d'Athenes, parcequ'il y avoit un Temple à Diane &
dans l'Isle de Delos qui lui étoit consacré, on ne souffroit aucuns
Chiens, à cause de l'indecence avec laquelle ils s'accouplent en
public. Plutarq. liv. des propos de table.
11. Les Chats sont si heureusement organisez pour la Musique, qu'ils
sont encore l'ame d'un Concert, même après leur mort. Le Violon est
le plus agréable de tous les Instrumens; la Chanterelle est la Corde
du Violon la plus sonore & la plus touchante, et les bonnes
Chanterelles sont de Boyaux de Chat.
12. Louis onze demanda un jour à l'Abbé de Baigne, homme de grand
esprit & Inventeur de choses nouvelles (quant à Instrumens musicaux)
qui le suivoit & étoit à son service, qu'il leur fit quelque harmonie
de Pourceaux, pensant qu'on ne le sçauroit jamais faire. L'Abbé de
Baigne ne s'ébahit, mais lui demanda de l'argent pour ce faire,
lequel lui fit incontinent délivré, & fit la chose aussi singuliere
qu'on avoit jamais vû, car d'une grande quantité de Pourceaux de
divers âges, qu'il assembla sous une tente ou pavillon couvert de
velours, au devant duquel pavillon y avoit une table de bois toute
peinte, avec certain nombre de marches; il fit un long Instrument
organique, & ainsi qu'il touchoit lesdites marches avec petits
Eguillons qui touchoient les Pourceaux, les faisoit crier en tel
ordre & consonance que le Roy & ceux qui étoient avec lui y prirent
plaisir. Bouchet. Annalles d'Aquitaine. fol. 164.
13. Diodore de Sicile. liv. 1. pag. 7.
14. Monsieur Hautetot.
15. Esope entendoit le Langage des Corbeaux & des Geais. Plutarque
livre du Banq. des sept Sages.



QUATRIEME LETTRE

Alexandre, & les Cesars <1> ont vû les Villes s'empresser de porter
leurs noms; les Chattes jouissent de la même gloire.

Près de Paphos qui, sans égard pour la Poësie, a changé son nom en
celui de Basa, est un Cap celebre à la pointe de l'Isle de Chypre; on
l'appelle le Cap des Chattes, & c'est avec justice que leur mémoire y
est extrêmement honorée. On y voit les ruines d'un Monastere dont les
Religieux entretenoient autrefois quantité de Chats pour faire la
guerre aux Serpens qui desoloient la contrée <2>; & ces animaux
étoient si bien disciplinez, qu'au son d'une certaine cloche ils se
rendoient tous à l'Abbaye aux heures du repas, & retournoient ensuite
dans les campagnes où ils continuoient leur chasse avec un zele & une
adresse admirable. Dans la conquête que les Turcs ont fait de cette
Isle, ils ont été détruits avec le Monastere <3>: les changemens de
domination entraînent toujours de grands desastres.

L'Orient n'est semé que de la renommée des Chats; ils sont traitez à
Constantinople avec les mêmes égards que les enfans d'une maison. On
ne voit que des fondations faites par les gens de la plus haute
consideration, pour l'entretien des Chats qui veulent vivre dans
l'indépendance. Il est des maisons ouvertes où ils sont reçûs avec
politesse, on leur y fat une chére délicate, ils peuvent y passer les
nuits; & si ces habitations se trouvent situées à quelque aspect qui
ne convienne pas à la santé de quelques-uns d'eux, ils peuvent
choisir un autre azile, y ayant un grand nombre de ces établissemens
dans presque toutes les villes <4>. Le plus ancien titre qu'ayent les
Chats chez les Turcs, est une tradition qui est liée à l'histoire de 
Mahomet; c'est assurément le plus bel endroit de sa vie. Il
cherissoit si fort son Chat, qu'étant un jour consulté sur quelque
point de Religion, il aima mieux couper le parement de sa manche sur
lequel cet animal reposoit, que de l'éveiller en se levant pour aller
parler à la personne qui l'attendoit <5>.

Ce n'est que dans le seizième siecle que nous avons enfin possedé une
race de ces Chats si cheris dans le Levant. J'ai recherché avec soin
toutes les preuves de son établissement en France, & le détail des
differentes branches qui s'y sont répandues: mais pour mettre dans un
plus beau jour l'histoire de cette maison, j'en ai fait la
généalogie; je vous l'envoye, Madame; marquez-moi, je vous prie, si
la forme vous en paroît assez claire, & assez raisonnée.

Revenons à cette grande passion que les Asiatiques ont pour les
Chats. On nous objectera peut-être qu'elle n'est que l'effet de la
superstition. L'exemple de Mahomet, dira-t-on, en est le seul mobile;
mais pour prouver l'illusion de ce raisonnement, nous n'aurions
recours qu'à l'histoire.

Mahomet, parmi tous ses sectateurs, s'étant pris de la confiance la
plus intime pour Abdorraham, voulut l'illustrer, en lui donnant un
surnom éclatant. L'usage étoit chez les Arabes d'être appellé le pere
de quelque chose qui eût relation à vos mœurs ou à vos talens; c'est
de-là que Chalid hôte de Mahomet, pendant son voyage de Medine,
s'étoit acquis par son extrême patience le nom d'Abujob, c'est-à-
dire, Pere de Job. Mahomet, entre les qualitez les plus estimées dans
Abdorraham, jugea ne pouvoir puiser un surnom plus honorable que dans
l'attachement qu'il avoit pour un Chat qu'il portoit toujours entre
ses bras: il le surnomma donc par excellence Abuhareira, c'est-à-
dire, le Pere du Chat <6>.

Mahomet alors, dans les premiers progrez de sa séduction, pesoit
toutes ses démarches; il étoit trop politique pour appeller un de ses
Disciples auquel il vouloit donner de l'autorité, le Pere du Chat, si
les Chats n'avoient point été en grande consideration chez les
Arabes. L'effet que les noms propres produisent dans notre
imagination, ne nous donne-t-il as lieu de croire que dans toutes les
Nations il y a toujours eu une idée d'élevation ou d'avilissement
attachée à ces mêmes noms propres <7>? C'auroit été sans doute un
grand travers à la Mecque & à Medine de s'appeller le Pere des
Cochons, depuis que ces animaux avoient été proscrits par l'Alcoran
<8>.

Il est échappé aux recherches de ces différens voyageurs une
tradition Orientale sur l'origine des Chats, qui me paroît plus
imposante qu'aucune de celles qui viennent d'être rapportées, étant
vrai-semblable en quelques circonstances; je la tiens du Mulla <9> ,
qui accompagnoit en France le dernier Ambassadeur de la Porte. Voici
cette tradition.

Les premiers jours que les animaux furent renfermez dans l'Arche,
étonnez des mouvemens de la Barque & du nouveau séjour qu'ils
habitoient, ils resterent chacun dans leur ménage, sans trop
s'informer de ce qui se passoit chez les animaux leurs voisins. Le
Singe fut le premier qui s'ennuya de cette vie sedentaire; il alla
faire quelques agaceries à une jeune Lionne qui étoit dans son
voisinage: cet exemple prit universellement, & répandit dans l'Arche
un esprit de coquetterie qui dura pendant tout le séjour qu'on y fit,
& que quelques animaux ont encore gardé sur la terre. Il le fit dans
différentes especes un nombre étonnant d'infidélitez, qui donnerent
naissance à des animaux inconnus jusqu'alors <10>. Ce fut des amours
du singe & de la Lionne que nacquivent un Chat & une Chatte, qui par
une distinction bien marquée des autres animaux, nez comme eux des
galanteries qui se passerent dans l'Arche; acquirent en naissant la
faculté de multiplier leur espece.

Toutes les nations de l'Asie ne sont remplies que de traditions à la
gloire des Chats; chez les Indiens même, où les Brachmanes ces
premiers Philosophes conservent depuis si long-temps une haute
réputation, on voit dans leurs ouvrages de Philosophie les Chats &
les Brachmanes souvent mis en parallele. J'ai découverte à cet égard
un fragment de l'histoire des Dieux de l'Inde bien autentique; c'est
dans une relation manuscrite qui est entre les mains d'une personne
connue par beaucoup d'esprit, & par une profonde érudition <11>.

FRAGMENT DE L'HISTOIRE DES DIEUX DE L'INDE.
LE CHAT, LE BRACHMANE, ET LE PENITENT.

UN Roy des Indes nommé Salamgam, avoit à sa Cour un Brachmane <12> &
un Pénitent <13> celebres l'un & l'autre, par l'excellence de leur
vertu; il en résultoit entr'eux une rivalité & une dissension qui
causoit souvent des évenemens merveilleux.

Un jour que ces illustres Athletes disputoient devant le Roy sur le
degré de vertu que l'un prétendoit sur l'autre, le Brachmane outré de
voir le Pénitent partager avec lui l'estime de la Cour, déclara
hautement que sa vertu étoit si recommandable auprès du Dieu
Parabaravarastou, qui est dans l'Inde le Roy des Divinitez du premier
ordre, qu'à l'instant même il pouvoit à son gré se transporter dans
l'un des sept Cieux où les Indiens aspirent. Le Pénitent prit au mot
le Brachmane; & le Roy qu'ils avoient choisi pour juge de leur
différend, lui prescrivit d'aller dans le Ciel de Dévendiren <14>, &
d'en rapporter une fleur de l'arbre appellé Parisadam, dont la seule
odeur communique l'immortalité. Le Brachmane salua profondément le
Roy, prit son effort, & disparut comme un éclair: la Cour resta
étonnée; mais on ne doutoit pas cependant que le Brachmane ne perdît
la gageure. Le Ciel de Dévendiren n'avoit jamais été accessible aux
mortels. Il est le sejour de quarante-huit millions de Déesses qui
ont pour maris cent vingt-quatre millions de Dieux, dont Dévendiren
est le Souverain; & la fleur Parisadam dont il est extrêmement
jaloux, fait le principal délice de son Ciel.

Le Pénitent avoit grand soin de faire valoir toutes ces difficultez,
& s'applaudissoit déjà de la honte prochaine de son rival. Lorsque
tout-à-coup le Brachmane reparut avec la fleur celeste qu'il n'avoit
pû cueillir que dans les Jardins du Dieu Dévendiren; le Roy et toute
la Cour tomberent d'admiration à ses genoux, & on exalta sa vertu au
degré suprême. Le Pénitent seul se refusa à cet hommage. Roy, dit-il,
& vous Cour trop facile à séduire, vous regardez l'accès du Brachmane
dans le Ciel de Dévendiren comme une grande merveille! Ce n'est que
l'ouvrage d'une vertu commune; sçachez que j'y envoye mon Chat, quand
bon me semble, & que Dévendiren le reçoit avec toutes sortes
d'amitiez & de distinctions. Il dit; & sans attendre de replique, il
fit paroître son Chat qui s'appelloit Patripatan. Il lui dit un mot à
l'oreille, & voilà le Chat qui s'élance, & qui, à la vûe de cette
Cour extasiée, va se perdre dans les nues; il perce dans le Ciel de
Dévendiren, qui le prend entre ses bras, & lui fait mille caresses.

Jusques-là le projet du Pénitent alloit à merveilles; mais la Déesse
favorite de Dévendiren, fut frappée comme d'un coup de foudre, d'un
goût si emporté pour l'aimable Patripatan, qu'elle voulut absolument
le garder.

Dévendiren à qui le Chat avoit d'abord expliqué le sujet de son
ambassade, s'y opposa. Il representa que Patripatan étoit attendu
avec impatience à la Cour du Roy Salamgam; qu'il y alloit de la
réputation d'un Pénitent; que le plus grand affront qu'on pût faire à
quelqu'un, étoit de lui dérober son Chat. La Déesse ne voulut rien
entendre; tout ce que Dévendiren put obtenir, fut qu'elle le
garderoit seulement deux ou trois siecles, après lesquels elle le
renvoyeroit fidèlement à cette Cour qui l'attendoit. Salamgam
s'impatientoit cependant de ce que le Chat ne revenoit point; le
Pénitent seul avoit un front assuré: enfin ils attendirent les trois 
siecles entiers, sans autre inconvenient que l'impatience; car le
Pénitent, par le pouvoir de sa vertu, empêcha que personne ne
vieillît. Ce temps écoulé, on vit tout-à-coup le Ciel s'embellir, &
d'un nuage de mille couleurs sortir un trône formé de différentes
fleurs du Ciel de Dévendiren. Le Chat étoit majestueusement placé sur
ce trône; & étant arrivé auprès du Roy, il lui presenta avec sa pate
charmante une branche entiere de l'arbre qui porte la fleur de
Parisadam. Toute la Cour cria victoire: le Pénitent fut felicité
universellement; mais le Brachmane osa à son tour lui disputer ce
triomphe. Il representa que la vertu du Pénitent n'avoit pas operé
seule ce grand succès; qu'on sçavoit le goût déterminé que Devendiren
& sa Déesse favorite avoient pour les Chats, & que sans doute
Patripatan dans cette merveilleuse avanture avoit au moins la moitié
de la gloire. Le Roy frappé de cette judicieuse réflexion, n'osa
décider entre le Pénitent & le Brachmane; mais tous les suffrages se
réunirent d'admiration pour Patripatan, & depuis cet évenement ce
Chat illustre fit les délices de cette Cour, & soupa chaque soirée
sur l'épaule du Monarque. Vous le croyez bien, Madame. J'ai l'honneur
d'être, &c.



Notes à La Quatrième Lettre
1. Alexandrie d'Ægypte bâtie par Alexandre lorsqu'il revenoit de
consulter l'Oracle de Jupiter Ammon, qui lui promit l'Empire de
l'Univers en la premiere année de la cent douzième olimpiade; cette
ville étoit située près du Port de Pharos entre la Mer & un bras du
Nil; les rues étoient disposées si heureusement, qu'au plus grand
chaud de l'Eté les vens du Nord soufloient dans toute la ville. Les
Ptolomées Rois d'Egypte la choisirent pour leur Capitale; elle
s'étoit si considerablement accrûe, que du temps de Diodore de Sicile
elle étoit estimée la plus grande Ville du monde. Diod. l. 17. p.
631.
Cette Ville a bien changé de Climats, quoique restée au même lieu.
Selon Quintilien & Ammien Marcellin, les delices d'Alexandrie étoient
passez en proverbe; aujourd'hui c'est un séjour dangereux, la peste y
regnant presque sans cesse. Daper descrip. de l'Afriq. Thevenot l. 1
c. 2.
Il y a eu plusieurs autres villes bâties sous le nom d'Alexandre, une
sur le bord du Tanaïs, Fleuve de la Sarmatie Européenne, une sur le
Caucase dans la Trace, &c. Quint. Curt. l. 7. Plutarch. in Alexand.
Mag. Plin. l. 6. Ptolomée. Strabon.
Cesarée, ville de la Palestine, rebâtie par Herode le Grand qui la
consacra à Cesar-Auguste; elle fut honorée du nom de Colonie Romaine,
pour avoir secouru les Troupes de Vespasien contre les Juifs; on
l'appella alors Flavie-Auguste-Cesarie, Capitale de la Province de
Sirie Palestine. Joseph. l. 9 c. 9. l. 15. c. 13. & l. 13. c. 13.
Eusebe l. 5. c. 22.
Cesarée, ville de Cappadoce, ainsi appellée à l'honneur de Tybere;
Julien l'Apostat en 362, lui ôta ce nom & lui rendit celui de Masaca
qu'elle avoit porté precedemment; l'opinion commune est qu'elle st
aujourd'hui appellée Caisar, ou Tisaria. Strab. l. 12. Etienne de
Bysance & autres, &c.
Cesarée de Philippe, ainsi nommée parceque Philippe fils d'Herode la
fit rebâtir à l'honneur de Cesar Caligula; on croit qu'elle est
appellée aujourd'hui Belino, ou Belbec; elle étoit au pied du Mont
Liban. Guil. de Tyr. l. 19. Bellon l. 2.
2 Debreves. Voyages du Levant.
3 Villamont dans la relation de ses voyages, rapporte toutes les
circonstances du Cap Dellegatte; mais d'une façon plus détaillée
encore. Les Serpens de cette Isle, dit-il, sont de couleur blanche &
noire, & ont pour le moins sept pieds de longueur, & gros comme la
jambe d'un homme; de maniere que difficilement je pouvois croire
qu'un Chat fût victorieux d'une si grande bête, & qu'ils eussent
l'industrie d'aller à la chasse après eux, & de ne s'en retourner
jusqu'à ce que la cloche eût sonné midi, & que si-tôt qu'ils avoient
dîné ils continuassent leur chasse jusqu'au soir, sinon qu'un
Religieux me jura l'avoir vû, ce qui m'a été confirmé par plusieurs
personnes qui l'ont vû de même.
4 Voyage du Levant par M. de Tournefort, de l'Academie des Sciences.
Les Chats du Levant, dit-il, dans cette même relation, ne sont pas
plus beaux que les nôtres, & ces beaux Chats, couleurs d'ardoise, y
sont fort rares. On les y porte de l'Isle de Malthe avouer que ces
Chats ne sont pas beaux & qu'ils plaisent infiniment, c'est les louer
beaucoup, c'est leur accorder ce qu'on appelle le je ne sçai quoi.
Corneille le Brun dans son voyage du Levant rapporte aussi tout le
détail des bons traitemens qui y sont faits aux Chats. Il n'en fait
mention qu'à regret, ainsi il ne peut être soupçoné de les avoir
embellis. Le Chat, dit-il, dont les bonnes qualitez, s'il en a
quelques-unes, ne sont point à comparer à celles du Chien (qui est la
plus fidelle de toutes les bêtes, ) passe chez les Turcs pour un
animal pur; aussi font-ils beaucoup de bien à ces animaux qui ont
l'honneur d'être leurs domestiques; au lieu que les pauvres Chiens
sont obligez de demeurer dans la rue. Ils les flatent, c'est-à-dire,
les Chats; ils les carressent; ils les mettent en parade sur leurs
Boutiques: comme c'est la coutume à Venise & ailleurs. Corneille le
Brun en condamnant le goût general d'une Nation voluptueuse, qui
renfermée dans le sein des Familles, ne voulant s'y occuper que des
objets agréables, passe la vie avec les Chats; ce Voyageur, dis-je,
établit une verité bien importante à la gloire de ces Chats qu'il
dédaigne. Les plus grands éloges sont ceux qu'on arrache à ses
ennemis. On voit que cet homme qui s'est attiré de l'estime, à
quelques autres égards, ne s'est pas du moins formé le goût dans ses
voyages; il part avec la haine des Chats, il revient avec ce préjugé
injuste.
Rarement à courir le monde//On devient plus homme de bien.
5. M. de Tournefort. Id.
6. Prideaux, Vie de Mahomet, pag. 227. & 228. Il rapporte pour
autorité Elmacin & Bochart.
7. Socrate regardoit comme le premier effet de la prudence d'un pere
de donner de beaux noms à ses enfans.
Montagne a dit à ce sujet: Un Gentil-homme mien voisin estimant les
commoditez du vieux temps, n'oublioit pas de mettre en compte la
fierté & la magnificence des noms de la Noblesse de ce temps-là, Dom
Grumedan, Quadragan, Argesilan, & qu'à les ouir seulement sonner, il
se sentoit qu'ils n'avoient été bien autres gens que Pierre, Guilot &
Michel. pag. 472. l. I.
8. C'est dans le chapitre de la Table que Mahomet déclare les
Cochons, des animaux impurs.
9. C'est un Ministre de la Religion.
10. Les Mulets, les Jumarts & autres.
11. M. Freret de l'Academie des belles Lettres.
12. Les Brachmanes tiennent le premier rang dans l'Inde, ils sont
dépositaires de la Philosophie & de la Religion.
13. Les Pénitens sont dans la Mythologie des Indiens ce qu'étoient
les Heros à l'égard des Dieux des Grecs; ces Pénitens, quoique
mortels, disputent quelquefois de puissance avec ces Dieux. Voyez les
Lettres du Pere du Hald. Delon l'Histoire des Bramines & autres.
14. Les Indiens imaginent plusieurs Cieux où l'on jouit de differens
degrez de volupté, selon les vertus qu'on a pratiqué dans ce monde.



CINQUIEME LETTRE

On soupçonne les Chats, Madame, d'avoir un penchant à nuire; que
c'est peu les connoître! Il ne faut qu'un coup de crayon pour faire
leur apologie; ce trait qui prouvera leur douceur & leur facilité,
est bien à la honte des hommes: mais il s'agit de justifier
l'innocence; nous ne pourrions rien dissimuler. Faisons-nous un
effort, Madame. Considerons attentivement les Chats dans l'instant de
l'attentat qu'on ose faire sur leur personne, par le ministere
barbare des Chaudronniers; déja la perfidie est consommée: Un Chat
séduit par les caresses d'un homme dont il a bien voulu se faire un
maître, s'est livré entre les mains d'un ennemi. Il s'en échappe
enfin; il est outragé; il a toujours cette griffe dont on a tant
exageré les atteintes; cependant un genereux mépris devient sa seule
vengeance. Il se contente de fuir ces hommes qui l'ont si
inhumainement trahi; mais bien-tôt gagné par ce malheureux penchant
avec lequel il est né pour eux, il revient, & leur découvre pour tout
reproche, cette taciturnité & cette langueur dans laquelle il passe
le reste de sa vie.

Un Sonnet en bouts rimez remplis par Monsieur de Benserade, est un
tableau admirable de la noble affliction des Chats, lorsqu'ils ont
éprouvé les horreurs de la mutilation: Le Chat de Madame
Deshouillières est le heros de cette tragique avanture.

SONNET.
Je ne dis mot & je fais bonne mine
Et mauvais jeu depuis le triste jour
Qu'on me rendit inhabile à l'amour
Des Chats galans, moi la fleur la plus fine;
Ainsi se plaint Moricault & rumine
Contre la main qui lui fit un tel tour;
Il est glaciere, au lieu qu'il étoit four;
Il s'occupoit, maintenant il badine.
C'étoit un brave & ce n'est plus qu'un sot,
Dans la goutiere il tourne au tour du pot,
Et de bon cœur son Serail en enrage;
Pour les plaisirs il avoit un talent,
Que l'on lui change au plus beau de son âge:
Le triste état qu'un état indolent!

Qu'on ne nous dise point que les Chats ne connoissent pas le prix de
cet attribut que nous croyons (tyrans que nous sommes) avoir le droit
de leur ravir. Il n'appartient qu'aux hommes de soutenir, sans
rougir, de pareils affrons. Jadis un Prêtre de Cybelle <1>, qui dans
son délire s'étoit, pour ainsi dire, defuni de soi-même, reparoissoit
dans la société avec plus de confiance & de consideration.
Aujourd'hui un enfant de tribut s'enorgueillit de la misere qui va
lui ouvrir l'intérieur du Palais de son Sultan; on le felicite de ce
honteux acheminement à la faveur de son maître. Un Chat mutilé non-
seulement sent tout le poids de son indigence, mais elle devient aux
yeux des autres Chats un vice, qui les dispense de tous devoirs à son
égard; ils lui font cent avanies; ils l'accablent d'outrages.
L'erreur vulgaire est que ce sont les Chattes qui se chargent de
remplir cette haine; mais cette fausse persuasion n'est qu'un effet
de l'ignorance où l'on voit le commun des hommes de ce qui se passe
dans le sein des gouttières. Si on avoit eu le soin de faire des
memoires de la vie de cette celebre Chatte de l'Hôtel de Guise, dont
la généalogie est rapportée dans la Lettre précedente, il ne faudroit
point d'autres preuves pour établir que ce sont les Chats seuls qui
osent insulter au malheur de leurs confreres mutilez; on feroit
connoître en même temps de quelle fidélité en amour & de quelle
délicatesse une Chatte peut être capable.

L'aimable Brinbelle, ainsi que nous l'avons déja exposé, avoit épousé
en troisièmes nôces Ratillon d'Austrasie; jamais époux n'ont ressenti
l'un pour l'autre un penchant si vif & si durable; se voir & s'aimer
ne fut mutuellement pour eux que ce qu'on appelle l'ouvrage d'un
moment, & cette façon de s'unir a bien des charmes.

Un amour qui doit un jour naître
Ne sçauroit trop tôt se former;
Commencer tous deux par s'aimer,
Est un moyen si doux de se connoître.

Nos Chats s'aimerent donc dès la premiere entrevûe, & ne se connurent 
que pour s'en aimer davantage. Il n'y avoit point de toît solitaire
où ils n'allassent se donner des témoignages d'une union si digne
d'envie, & miauler (si j'ose dérober ce tour agréable à M. de Voiture
<2>) miauler leurs mutuelles amours. Un voisin de mœurs assez
sauvages, pour ne pas trouver bon que la conversation de nos amans
interrompît son sommeil, attira par de feintes caresses le jeune
Matou, & lui tendit des piéges qu'un Matou de sang froid auroit
apperçû; mais celui-ci s'y laissa prendre.

Amour amour quand tu nous tiens
On peut bien dire adieu prudence. <3>

Il tomba donc dans les mains de son ennemi, qui dans sa fureur en fit
un nouvel Atys. Representez-vous la douleur de la Minette Amante,
quand elle découvrit ce mystere d'inhumanité. Ne vous imaginez pas
que notre Heloïse moderne allât comme l'épouse d'Abaïlard, regrettant
le bien être que son époux ne pouvoit plus lui procurer.

Le cœur fait tout, le reste est inutile.

M. de la Fontaine semble l'avoir dit exprès pour la gloire de notre
Chatte: En vain une foule de Minons aimables & entreprenans lui
offrirent des soins qu'ils regardoient comme la plus sûre consolation
qu'elle put recevoir.

Rien ne put ébranler sa fidelité. Heloïse consentit à se renfermer
dans un Cloître dont l'austerité ne lui laissa pas les occasions de
manquer de foi à son Abaïlard. Notre Chatte plus sûre d'elle-même &
plus attachée à son Amant, ne se força point à être vertueuse; elle
se conserva sa liberté toute entiere, & ne l'employa qu'à rester
fidelle. Elle ne perdit pas de vûe un moment ce Chat si cheri; &
comme les animaux de son espece, très-délicats sur la perfection de
leurs semblables, traitent outrageusement ceux qui comme lui sont,
pour ainsi dire, séparez de leur être; elle prit sa défense avec
intrépidité; on la vit cent fois déployer ses griffes contre les
persecuteurs de ce Chat adoré, entre les pattes duquel elle passa
délicieusement le reste de sa vie <4>.

Avouez, Madame, que depuis qu'il y a des Amans, on trouve peu de
modèles d'une passion aussi pure, & d'un aussi bon exemple. Nous
entendons dire bien souvent que les sujets de Tragédie sont épuisez.
Que n'a-t-on recours à des évenemens aussi imposans que celui-ci, &
qui se sont passez sous nos yeux? Quel poëme dramatique ne formeroit-
on pas des amours genereux que nous venons de dépeindre? Si par
crainte de la singularité on n'osoit mettre nos Heros en scene sous
leur forme naturelle, (ce qui seroit, selon moi, cependant un effet
admirable) il seroit si simple de les produire sous des noms grecs.
N'avons-nous pas, dans les temps de la décadence de l'Empire
d'Orient, un assez grand nombre de personnages connus qui ont éprouvé
les malheurs du Chat de l'Hôtel de Guise? Cette circonstance qui
pourroit former le nœud de la pièce, se trouveroit ainsi liée à
l'histoire; mais je reviens toujours à croire que le tableau seroit
bien plus interessant à representer le sujet dans sa premiere
simplicité: on est si accoutumé à ne voir que des hommes sur la
scene, ce seroit au théâtre une nouveauté piquante, & qui
entraîneroit sans doute un grand succès.

Nous parlions de la fidélité des Chattes. Quelle preuve plus
glorieuse pour elles que cette simpatie que tant de Naturalistes ont
reconnu qu'elles avoient pour leurs époux? Quand il meurt, pendant
qu'elles sont pleines, pour nous servir du terme vulgaire, soit
qu'elles apprennent cette perte ou non, il se passe en elles une
révolution qui les fait aussi-tôt avorter.

Et ces grands cris que les Chattes font la nuit dans la partie
supérieure des Villes, le vulgaire les regarde comme des clameurs
purement machinales. Les Anciens sont partagez à cet égard. L'un a
prétendu que c'est l'effet des griffes du Matou, qui par excès de
zele les embrasse trop vivement <5>; l'autre <6> en imagine encore
une autre cause galante dont on ne conçoit pas bien comment on peut
s'instruire. Il fait de la Chatte une Semelé, & du Matou un Jupiter;
mais la vraye origine de ces cris est l'ouvrage de la prudence d'une
Chatte qui avoit une grande passion dans le cœur.

Voici donc l'opinion la plus communément reçûe au sujet des
exclamations des Chattes; celle que je viens de citer étoit en
rendez-vous avec un Chat qu'elle aimoit éperduement. Ceux qui suivent
l'ancienne Philosophie, prétendent que c'étoit le moment précis où
son amant triomphoit de sa foiblesse. Il est vrai que ce sentiment
est fondé sur l'opinion d'Aristote <7>, qui soutient que les Chattes
ayant beaucoup plus de temperament que les Chats, bien-loin d'avoir
la force de leur tenir rigueur un moment, elles leur font
d'éternelles agaceries, sans ménagement, sans pudeur, au point même
qu'elles en viennent à la violence, si le Matou paroît manquer de
zele.

Quoiqu'il en soit, une Souris parut, & voilà notre galant qui part, &
qui se met à sa poursuite. La Chatte piquée, comme vous le jugez
bien, imagina un expedient pour ne plus éprouver un pareil affront;
c'étoit de jetter de temps-en-temps de grands cris chaque fois
qu'elle étoit en tête à tête avec son amant. Ces cris ne manquerent
jamais d'aller au loin effrayer la gent souris qui n'osa plus venir
troubler leur rendez-vous. Cette précaution parut si sage & si tendre
à toutes les autres Chattes, que depuis cet évenement, dès qu'elles
sont avec leur Matou favori, elles affectent de répandre ces
clameurs; épouventail certain de l'espece souriquoise. Mon Dieu, que
les femmes seroient heureuses, s'il ne falloit que cet expedient,
pour empêcher que leurs amans n'eussent des distractions avec elles.

J'ai l'honneur d'être, &c.



Notes à la Cinquième Lettre
1. Cybelle chez les Grecs & chez les Romains eut des Prêtres qui se
consacroient à ses mysteres en renonçant à leur Sexe; on les
appelloit Galles. Le jour de leur Initiation, dès que le son des
flutes commençoit à se faire entendre, plusieurs des Assistans se
sentoient saisis de fureur; alors le jeune homme qui devoit être
initié jettoit les habits, & faisant de grands cris tiroit un glaive
& achevoit lui-même le deshonneur de sa personne; sacrifice qui lui
attiroit de grands éloges. Il étoit conduit en triomphe par toute la
ville, portant entre ses mains les marques de sa mutilation. Fastes
d'Ovide, Lucien, Plutarque.
2. . . . Mon ame dolente
Toutes les nuits est pour vous miaulante.
3. M. de la Fontaine, le Lion amoureux. Fable à Mademoiselle de
Sevigné.
4. L'attachement de Psiché pour son amant, n'étoit pas si
desinteressé que celui de notre Chatte pour le sien; tous ses regrets
ne tombent pas sur le cœur de cet amant lorsqu'elle dit:
Encor si j'ignorois la moitié de tes charmes!
Mais je les ai tous vû, j'ai vû toutes les armes
Qui te rendent vainqueur.
I. La Fontaine, Amour de Psiché.
5. Pline entre dans des détails très-curieux sur la conduite des
Chats dans leurs amours; Feles, dit-il, mare stante fœminæ subjacente
coëunt <10.174 (latin)>.
6. Ex Felibus mas est libidinosissimus, fœmina verò prolis
amantisima, qua ideo maris coïtum refugit, quod is calidissimum
igneque simile semen emittat, ita & fœmina genitales partes comburat,
&c. Elian. lib. 6. cap. 27.
7. Feles, &c. Sunt porrò fœmina ipsa natura libidinosa & salaces;
itaque mares ad coïtum ipsa alliciunt, invitant, cogunt, puniunt,
etiam nisi pareant. De Mirabilib. tom. 1. p. 1166.



SIXIEME LETTRE

A examiner les axiomes de morale, on découvre que ceux qui ont une
forme proverbiale, sont le plus generalement établis dans les esprits
<1>; mais ce qu est bien à la louange des Chats, est l'attention
qu'on a eu de les choisir pour former le corps de la plûpart de ces
judicieuses maximes.

Les Anciens ont fait des définitions de la prudence, bien dignes
d'être long-temps accreditées dans les esprits; aussi s'y font-elles
maintenues en autorité jusqu'à temps que quelqu'un a dit par un
effort d'imagination inesperé, Chat échaudé craint l'eau froide; on a
admiré. Tout autre tableau a disparu, & les Chats sont restez en
possession d'être le symbole parfait de la prudence. Quelle gloire
pour eux que ce soit dans leur conduite que les hommes soient réduits
à puiser les plus sages exemples qu'ils puissent suivre! mais aussi
quel spectacle comique pour ces mêmes Chats de nous voir retomber
tous les jours dans les mêmes piéges dont nous avons déja éprouvé le
danger! Une maîtresse qui nous aura trahi cent fois, trouve encore
dans notre foiblesse des ressources de confiance en elle, qui la
mettent plus que jamais à portée de nous faire de nouvelles
trahisons. Un Chat ne peut être dupé qu'une fois en sa vie; il est
armé de défiance non-seulement contre ce qui l'a trompé, mais même
contre tout ce qui lui fait naître l'idée de la tromperie. L'eau
chaude l'aura outragé; ç'en est assez, il craindra même la froide, &
n'aura jamais que très-peu de commerce avec elle.

N'en rougissons point; c'est dans les gouttières que nous ferions
bien d'aller chercher de l'éducation; c'est-là que nous trouverions
des exemples admirables d'activité, de modestie <2>, d'émulation
noble, de haine de la paresse. Lorsqu'Annibal, ne se permettant aucun
repos, observoit sans cesse Scipion, afin de trouver l'occasion
favorable de le vaincre, quel modele avoit-il devant les yeux? Il
guettoit son ennemi, comme le Chat fait la Souris.

Il est vrai que dans le nombre des proverbes où les Chats font
l'objet principal du tableau, il y en a qui semblent faits exprès
pour les tourner en ridicule <3>; mais de quoi n'abuse-t-on pas? Et
combien la vanité de dire un bon mot, a-t-elle entraîné d'injustes
plaisanteries? Quand on veut peindre un amour effrené qui s'attache
aux premiers objets qui se presentent, on dit communément que c'est
courir les gouttières; on compromet ainsi la conduite des Chattes,
sans examiner si elles meritent une pareille application. Pour peu
qu'on ait l'esprit d'analyse, ne conviendra-t-on pas que d'accuser
les Chattes parcequ'elles courent les gouttières, c'est comme si on
vouloit donner un travers à une jolie femme, pour s'être promenée sur
une terrasse de sa maison. Il est donc certain que les Chattes ne
s'écartent point de l'exacte bienséance, quand elles parcourent à
leur gré les toits & les cheminées. Il ne s'agit plus que d'examiner
ce qui les y attire dans des momens que les hommes ont consacré au
repos: C'est l'amour, me dira-t-on, qui les réveille? Sans doute.
Mais c'est le plaisir d'aimer, & non une imagination déreglée, comme
on le suppose. C'est un Chat favori, un seul Chat qu'elles y
cherchent ordinairement; & d'ailleurs, quand quelqu'une d'elles y
auroit eu de la foiblesse pour quelques-uns de ces Matous à bonnes
fortunes, ausquels on cede par vanité; il y a eu telle autre Chatte,
dont la conduite réservée, peut bien être admise pour compensation.
Il ne faut que lire ce fameux Sonnet sur la Chatte de Madame de
Lesdiguières.

SONNET.
Menine aux yeux dorez, au poil doux, gris & fin;
La charmante Menine, unique en son espece;
Menine, les amours d'une illustre Duchesse,
Et dont plus d'un Mortel envioit le destin:
Menine qui jamais ne connut de Menin,
Et qui fut de son temps des Chattes la Lucresse;
Chatte pour tout le monde, & pour les Chats Tygresse:
Au milieu de ses jours en a trouvé la fin.
Que lui sert maintenant, que dédaigneuse & fiere,
Jamais d'aucun Matou, sur aucune goutiére,
Elle n'ait écouté les amoureux regrets!
La Parque étend ses droits sur tout ce qui respire,
Et de ne rien aimer, tout le fruit qu'on retire,
C'est une triste vie, & puis la mort après.

De quelque maniere qu'on ait employé les Chats dans les façons
communes de parler qui se sont établies, il en résulte toujours une
conséquence avantageuse pour eux <4>. Si on n'avoit pas été dans
l'habitude de s'en occuper, il auroit été tout simple de choisir
d'autres animaux, ou enfin d'autres figures pour être le corps de ces
proverbes. Mais les Chats étoient estimez; on ne pouvoit les ramener
trop souvent aux sujets de conversation; on les a liez aux maximes de
morale. Eh! que pourroit-on y substituer à leur place? Veut-on
représenter quelqu'un qui sçait se tirer avec adresse de toutes les
situations embarassantes? il est si simple & si élegant de dire: Il
est du naturel des Chats, il tombe toujours sur ses jambes.

Il faut avouer que cet attribut avec lequel ils sont nez, est bien
admirable. L'Academie des Sciences n'a pas regardé comme une étude
indifferente, le soin d'en expliquer sa cause: Ayez le plaisir,
Madame, de lire l'extrait que voici des Memoires de cette Academie
<5>.

Les Chats quand ils tombent d'un lieu élevé, tombent ordinairement
sur leurs pieds, quoiqu'ils les eussent d'abord en haut, & qu'ils
dussent par conséquent tomber sur la tête; il est bien sûr qu'ils ne
pourroient pas eux-mêmes se renverser ainsi en l'air, où ils n'ont
aucun point fixe pour s'appuyer; mais la crainte dont ils sont
saisis, leur fait courber l'épine du dos, de maniere que leurs
entrailles sont poussées en haut. Ils allongent en même temps la tête
& les jambes vers le lieu d'où ils sont tombez, comme pour le
retrouver: Ce qui donne à ces parties une plus grande action de
lévier; ainsi leur centre de gravité vient à être different du centre
de figure, & placé au-dessus. D'où il s'enfuit que ces animaux
doivent faire un demi tour en l'air, & retourner leurs pattes en bas:
Ce qui leur sauve presque toujours la vie. La plus fine connoissance
de la mechanique, ne feroit pas mieux dans cette occasion, que ce que
fait un sentiment de peur confus & aveugle.

Madame, il me semble que ceci n'est pas trop à la louange des Chats.
Je ne m'en suis pas apperçu du premier coup d'œil; je n'étois touché
que du plaisir de connoître que l'Academie des Sciences s'est occupé
d'eux. Les laisserons-nous ne se sauver que comme des imbeciles, à la
faveur d'un sentiment confus & aveugle? Mais c'est Monsieur de
Fontenelle qui s'explique ainsi; à qui nous en plaindre? Ses ouvrages
ont embrassé tous les genres d'esprit. Il a par-tout des admirateurs;
il est en droit d'avoir tort impunément avec nos Chats. Réduisons-
nous à répondre que si ce n'est que la peur qui les sert si bien, la
nature les a du moins traité avec une grande distinction, de leur
faire trouver jusques dans leur foiblesse des ressources pour leur
conservation; & qu'il seroit bien desirable pour les hommes, que leur
frayeur ressemblât à celle des Chats.

J'ai l'honneur d'être, &c.



Notes à La Sixième Lettre
1. Quelles peuvent être les sources de l'ascendant que les Proverbes
ont sur les esprits? Nous recevons nos idées ou par le secours des
sens, ou par la reflexion; celles que nous tenons de la sensation,
comme le froid & le chaud, sont à la portée de tous les esprits; mais
les idées que nous devons à la reflexion, étant elles-mêmes un
assemblage d'idées, telle que l'idée de ce qu'on appelle douter,
appercevoir, connoître; celles de cette espece, dis-je, ne frappent &
n'interessent que ceux qui sont accoutumez à faire usage de leur
esprit. Pytagore veut établir combien il est dangereux de renouveller
des trouble assoupis, & d'attaquer le repos de ceux qui peuvent se
venger. Il ne faut point, dit-il, attirer le feu avec l'épée.
Afranius a-t-il à dépeindre la prudence? il s'explique ainsi: Je suis
fille de l'Usage qui m'engendra dans la Memoire de ma mere. Amiot
dans sa Preface de Plutarque traduit cette définition par ces deux
vers: Prudence suis, Usage est le mien pere, / Qui m'engendra en
Memoire ma mere.
Ces deux maximes tombent en pure perte pour la societé. Il faut être
capable d'une certaine méditation pour appercevoir l'ensemble des
idées qui les composent, pour en embrasser tout le sens; elles ne
feront point d'impression sur le commun des hommes; mais que Pytagore
& Afranius eussent exposé leur définition revêtue de ces idées
simples qui sont à la portée de tous les esprits; que l'un eût dit:
Il ne faut point réveiller le Chat qui dort; & l'autre, Chat échaudé
craint l'eau froide. Voilà deux maximes de morale peintes avec un
caractere de simplicité également imposant pour tous les esprits.
2.Veut-on éviter les pieges de l'amour propre qui nous cache jusqu'à
nos défauts personnels, on n'a qu'à méditer souvent ce proverbe: Il
ressemble à Chat brûlé, il vaut mieux qu'il ne se prise.
Le plus grand exemple d'activité qu'on puisse se proposer, C'est
d'être debout avant que les Chats soient chaussez.
Les Magistrats n'oublient jamais combien leur presence est nécessaire
pour contenir la licence du peuple, lorsqu'ils ont appris que les
Rats se promenent à l'aise, là où il n'y a point de Chats. Extrait
des illustres proverbes nouveaux & historiques, expliquez par
diverses questions curieuses & morales qui peuvent servir à toute
sorte de personnes pour se divertir dans les compagnies. Tom. 2. pag.
30 & 196. imp. en 1665.
3. J'appelle un Chat un Chat, & Rolet un Fripon. Despreaux. Sat. Il
va vous jetter le Chat aux jambes, & autres.
Mais il faut remarquer que dans ces façons de parler, les Chats ne
sont impliquez que d'une façon indirecte, au lieu que les autres
animaux exposez souvent dans les proverbes, simplement &
specialement. On ne sçauroit être plus fripon qu'une Choüette, plus
trifle qu'un Hybou, plus cruel qu'un Tigre. Est-on avare? On l'est
comme un Chien. Quel est le plus mauvais souper du monde? Un souper
de Chien. C'est être un Chien, que de faire une noirceur à sa
Maitresse. Que fait-on quand on est la plus malheureuse personne du
monde? On enrage comme un Chien. Ces furieux qui vont vomissant des
injures contre le prochain, & qui ne portent point coup; Ce sont des
Chiens qui aboyent à la Lune. Dans la lecture des Ouvrages qui
déplaisent, comme celui-ci peut être; comment s'ennuye-t-on? Comme un
Chien. Achille, furieux contre Agamemnon, dans l'Illiade, n'imagine
point d'outrage plus sensible que de l'appeller Visage de Chien.
4 On nomme communément Rominagrobis ces gros Chats qui ont fait
succeder au badinage de leur enfance un maintien grave & mesuré.
Cette dénomination sert encore à caracteriser les hommes qui
affectent un dehors serieux & compassé.
Une des plus heureuses applications de cette façon de parler, se
trouve dans une Comedie intitulée Mellusine. Comedie du nouveau
Théâtre Italien, representée avec beaucoup de succès en 1718; elle
est de M. Fuselier. Il s'agit de la difference de l'amour à l'Himen;
c'est Trivelin qui parle: L'amour, dit-il, est un petit Chaton,
enjoué, carressant; mais l'Himen: Oh! oh! c'est une Rominagrobis.
Rominagrobis est un composé de Raoul, d'Hermine, & de Grobis, ce qui
signifie proprement, Un Chat qui fait le gros Monsieur sous sa robe
d'Hermine. Remarq. sur Rabelais liv. 3. chap. 21. page 115.
5. Si le poids d'un corps heterogene plongé dans l'eau est plus grand
que celui d'un volume d'eau égal, & que son centre de gravité ait été
mis en haut; non-seulement ce corps doit s'enfoncer dans le liquide,
mais il doit faire un demi tour en s'enfonçant, parcequ'il faut que
son centre de gravité descende le plus bas qu'il est possible; après
quoi le corps continue de s'enfoncer, mais sans tournoyer davantage;
le tournoyement se fait sur un point qui n'est pas également éloigné
des centres de gravité & de figure, parceque les deux forces qui y
sont appliquées sont inégales.
De-là vient que les Chats, &c. Extr. de la Diss. de M. Parent,
Memoires de l'Academie des Sciences, année pag. 156.



SEPTIEME LETTRE


Illustration: Détail de Seanchas Mór, un manuscrit Irlandais du
Moyen-age

UN avantage bien marqué, Madame, que les Chats ont sur les autres
animaux, est cette propreté qui leur est si naturelle. Plusieurs
Sages de l'Antiquité <1> avoient reconnu avant nous la haine qu'ils
ont pour les mauvaises odeurs, la pudeur avec laquelle ils se cachent
dans les momens où ils cedent aux necessitez de la nature, & leur
attention à dérober aux yeux les effets de cet assujettissement <2>;
ce sçavoir vivre, (car cette façon de parler doit nous être permise,)
n'est point comme dans les autres animaux le fruit d'une éducation
formée par la violence & par les châtimens; la propreté est dans les
Chats un present de la nature. Eh! quelles dispositions heureuses ne
leur a-t-elle pas donné? Un Chat par étourderie ou par humeur, (car
dans quelle société ne se trouve-t-il pas quelque membre défectueux;
) un Chat, dis-je, commet une incivilité ou une injustice, il n'est
pas besoin d'employer les injures, ni les menaces pour lui en
imposer; on ne fait que l'appeller par son nom: Au Chat, lui dit-on,
simplement. A ce mot il revient à lui-même; il sent sa turpitude; il
ne peut plus soutenir des regards qui ont éclairé ses déreglemens. Il
fuit; il va dans la solitude des gouttières cacher sa honte, & se
livrer à ses remords.

Il n'est donc pas étonnant de voir tant de personnes du premier
merite sentir tout le prix du commerce des Chats. Madame Deshoulières
n'a pû refuser à sa Muse le plaisir de les celebrer: Une grande
Princesse* a immortalisé Marlamain son illustre Chat, par des vers
dignes d'être gravez dan le Temple des Graces. Quels avantages ne
tirerons-nous pas de cet ouvrage? Relisons-le encore, je vous prie,
Madame.

RONDEAU MAROTIQUE.
De mon Minon veux faire le tableau,
Besoin seroit d'un excellent pinceau,
Pour crayonner si grande gentillesse;
Attraits si fins, si mignarde souplesse;
Mais las ne suis que chetif Poëtereau,
Dirai pourtant qu'il n'est rien de si beau,
Que Cupidon tant joli Jouvenceau,
Pas n'a l'esprit ne la délicatesse
De mon Minon.

Que si Jupin se changeoit de nouveau,
Plus ne seroit Serpent, Signe, ou Taureau;
Ains pour toucher quelque gente Maitresse,
Se dépouillant de sa divine espece,
Revêtiroit la figure & la peau,
De mon Minon.

ENVOY.
Gentil Minon, ma joye & mon soulas,
Pour celebrer dignement tes apas,
Voudrois pouvoir r'appeller à la vie
Cil qui chanta le Moineau de Lesbie;
Ou bien cetui qui jadis composa
Carmes exquis pour la charmante Issa.
Mais las en vain tes tenebreux rivages,
Evoquerois si fameus personages!
Il te faut donc aujourd'hui contenter,
De ce Rondeau qu'amour m'a sçu dicter.

Quels Heros n'envieroient aux Chats la gloire d'un pareil éloge? Et
quelle Muse ne s'honoreroit d'en avoir fait les vers <3>?

Les Chats peuvent donc se vanter d'avoir eu pour chanter leurs
personnages illustres, les esprits de notre siecle les plus celebres.
Ceux qui ont cherché à leur donner des travers, sont tombez dans
l'oubli; la haine des Chats est dans les Auteurs un caractere de
mediocrité: Il n'y a qu'à lire le Quatrain du Chevalier d'Acilly.

Notre Chatte qu'il vous souvienne,
Que si vous battez notre Chienne,
Vous serez bien-tôt le manchon
De notre petite Fanchon.

Voilà ce qu'un genie vulgaire produit. Scaron doué d'une belle
imagination, est bien loin de tomber dans une pareille erreur. Il
nous reste de lui une piece fugitive qui prouve encore de quel
engoüement on peut être pour les Chats; il conte une avanture qui
vous paroîtra comme à moi, j'en suis sûr, très-propre à former le
sujet d'une excellent Comedie.

EPITRE DE SCARON
à Madame de Montatere. <4>

Une Dame, on m' fait secret,
Encore que je sois discret,
De son nom, de son parentage,
De sa figure & de son âge;
Un ami seulement m'a dit:
Une Dame, & cela suffit;
Une Dame donc fort joyeuse,
D'un Chat qu'elle avoit amoureuse;
Ne sçachant à quoi l'amuser,
Fit dessein de le déguiser.
D'une tresse faite à merveilles,
Et de riches pendans d'oreilles,
Le chef du Chat elle para,
Et l'ayant paré, l'admira:
Lui mit au col de belles perles,
Plus grosses que des yeux de Merles,
De Merlan, ce seroit mieux dit,
Mais la rime me l'interdit;
Une chemise blanche & fine,
Une jupe, une hongreline,
Un colet, un mouchoir de cou,
Et force galans du Marcou,
Firent une brave Donzele;
A la verité pas fort belle;
Mais au moins elle ravissoit
La Dame qui l'embellissoit.
Devant un grand miroir, la Dame,
Tenoit la moitié de son ame;
Ce Chat qui ne témoignoit pas,
S'étonner, ni faire grand cas
Des caresses de cette folle,
Ni de se voir comme une Idole.
Cependant quelqu'un qui survint,
Fut cause que la Dame tint
Son Chat avecque negligence.
Sans mettre l'affaire en balance,
Le bon Chat gagna l'escalier,
Et de-là gagna le grenier,
Du grenier gagna les gouttières;
Et voilà la Dame aux prières,
Aux cris, à conjurer les gens,
D'être après son Chat diligens;
 Mais dans le pays des gouttières,
Les Marcous ne s'attrapent gueres:
On suivit le Chat, mais en vain.
On s'informa le lendemain
Des voisins, on leur dit l'histoire;
Les uns eurent peine à la croire;
Les autres la crurent d'abord,
Et tous s'en divertirent fort;
Et cependant le Chat sauvage
Ne revint point; la Dame enrage,
Moins pour les perles de son cou,
Que pour la perte du Matou.

Il paroît par cette avanture, que les Chats n'aiment point à
représenter; tout ce qui a l'air de sujettion, repugne apparemment à
cette indépendance dans laquelle ils sont nez. Monsieur de Fontenelle
contoit il y a quelques jours, qu'étant enfant il avoit un Chat dont
il s'amusoit extrêmement. Vous croyez bien, Madame, que je recueillis
très-précieusement cette circonstance, esperant bien d'en tirer la
consequence naturelle que dans l'enfance le goût pour les Chats peut
être regardé comme le présage d'un merite superieur. Nous avons
d'ailleurs des preuves que ce même goût subsiste encore quand la
raison est venue, n'étant point incompatible avec les occupations les
plus sérieuses: On voit que c'étoit pour Montagne une vraye
récreation, que d'étudier les actions de son Chat; & personne
n'ignore qu'un des plus grands Ministres qu'ait eu la France <5>
avoit toujours des petits Chats folâtrans dans ce même cabinet d'où
sont sortis tant d'établissemens utiles & honorables à la Nation.
Mais revenons à ce que j'ai à vous conter de Monsieur de Fontenelle:
Entre-autres jeux, il imagina donc de prononcer un discours qu'il
composoit sur le champ; mais ne trouvant aucune attention dans les
autres enfans qui devoient l'écouter, & ne voulant point se passer
d'auditoire, il prit son Chat, & l'ayant placé dans un fauteuil,
l'érigea en spectateur;le Chat oubliant bien-tôt qu'il formoit lui
seul toute l'assemblée, part, gage la porte, & l'orateur de courir
après son auditoire d'escaliers en escaliers, déclamant toujours avec
antousiasme, jusqu'à temps que le Chat ayant atteint les gouttières,
il le perdît tout-à-fait de vûe.

Je suis bien fâché qu'il n'ait pas mis en vers cet évenement. Quel
titre ce seroit pour les Chats, s'ils se trouvoient placez entre le
Sonnet de Daphné & les Mondes!

Notre histoire seroit plus étendue que celle des sept Sages de la
Grece, si nous rapportions tous les ouvrages des Poëtes fameux à
l'honneur des Chats; mais je n'ai fait usage de ces differentes
Poësies dans le cours de ces Lettres, qu'autant qu'elles servent
d'autorité ou d'éclaircissement à quelque circonstance essentielle à
la gloire de nos Heros; j'ai rassemblé cependant tous ces ouvrages:
Une collection si curieuse ne peut être qu'agreable à ceux qui aiment
à epuiser chaque matiere, & presentent aux amateurs des Chats dans un
seul tableau, tous ces differens points de vûes trop dispersez, dont
ils s'occupent avec tant de plaisir.

Les Chats ont encore parmi nous des titres d'une autre espece. Paris
enferme un Edifice qui par sa simplicité & son élegance, fait bien de
l'honneur à l'Architecture; c'est le tombeau du Chat de Madame de
Lesdiguières. L'Epitaphe qui y est gravée, prouve assez que ce Chat
faisoit tout l'agrément de la vie de sa Maitresse, qui l'aimoit, dit-
on, à la folie: Caractere des grands attachemens.

J'ai l'honneur d'être, &c. <6>

Je r'ouvre ma Lettre, Madame, pour vous marquer combien je partage
votre douleur sur la mort de Marlamain que vous ne pouvez ignorer. On
vient de me l'apprendre sans aucun ménagement; jugez de ma situation.
Vous a-t-on conté toutes les circonstances de cette triste avanture?
Une demie heure avant qu'il expirât, on a connu à ses inquiétudes
qu'il vouloit être porté dans l'appartement de son illustre
Maitresse. A peine s'est-il trouvé auprès d'elle, qu'il a rassemblé
tout ce qui lui restoit de forces, pour faire les adieux les plus
tendres; quelques momens après comme on s'est apperçu qu'il vouloit
qu'on l'emportât, pour épargner sans doute, le spectacle de sa mort, 
on l'a remis dans sa chambre, où il est expiré. Son dernier soupir a
été un de ces miaulemens doux & tendres, qu'il étoit accoutumé de
faire, quand il étoit honoré de ces caresses qui l'ont rendu si
illustre. Je viens d'essayer de faire son Epitaphe: Je vous en fais
part; mais ne la lisez point, si vous connoissez celle dont Monsieur
de la Mothe est l'auteur. Elle m'a appris le peu que vaut la mienne.

EPITAPHE DE MARLAMAIN.

Minon, quel que tu sois, arrête ici tes pas,
Au pouvoir d'Atropos, ta Griffe est asservie,
Aprend quelle est la rigueur du trépas,
Lorsqu'il faut s'attacher à la plus douce vie.
Helas! j'ai vû passer des jours delicieux.
O Chats Egyptiens, mes augustes ayeux!
Vous qui sur un Autel, entourez de Guirlandes,
Estiez l'amour des cœurs, & le charme des yeux;
On vous a prodigué des Hymnes, des offrandes;
De tous ces vains respects je ne fus point jaloux;
Ludovise m'aima, votre gloire est moins belle;
Vivre simple Chat auprès d'elle,
Vaut mieux qu'être Dieux comme vous.



Notes à La Septième Lettre
1. Quod autem ab omni tetro odore Feles abhorreant, eo excrementa sua
fossâ prius facta in terra occultant. Elian. lib. 7. cap. 40. <VI.27>
Excrementa sua effossa obruunt terra. Plin. lib. XI. cap. 73. <Pliny
X.73 Latin>
2. Dubelay a bien poëtiquement rendu le sentiment des Anciens sur la
propreté des Chats; c'est dans l'épitaphe de son Chat qui s'appelloit
Bélaud.
Bélaud la gentille bête,
Si de quelque acte moins qu'honnête
Contraint, possible il eût été,
Avoit bien cette honnêteté
De cacher dessous de la cendre
Ce qu'il étoit contraint de rendre.
3. C'est dans une lettre que Madame Deshouillières ne balance point à
declarer à son mari, que malgré son absence, c'est son attachment
pour Griseute, son admirable Chatte, qui l'occupe toute entiere.
Voici les fragmens de cette lettre; elle est en couplets de Chansons.
Madame Deshouillières a conté d'abord la perte qu'elle a faite d'un
de ses chevaux.

Sur l'air, La jeune Iris sans cesse me suit.
Estre à pied n'est pas le seul chagrin
Qui fait ma mélancolie;
Je dors à peu près comme un lutin,
 Je m'allarme, je m'oublie;
Et s'il faut vous l'avouer enfin,
J'aime jusqu'à la folie.

Sur l'air de la Gaillarde
Revenez de l'étonnement,
Où vous a dû mettre ce compliment:
J'aime, il est vrai; mais Dieu merci
Une Chatte fait mon souci.

Sur l'air, Si l'Amour étoit ivrogne.
De mon aimable Grisette,
Le nom est déja connu;
Elle me rend inquiéte
Plus que je n'aurois voulu;
Croyez-en la Chansonette,
Qui par le monde a couru.

Sur l'air, Quand le peril est agreable.
Deshouilliere est toujours ingrate,
Pour ceux que ses beaux yeux ont pris;
Et son cœur comme une Souris,
Est pris par une Chatte.

Sur l'air des Feuillentines.
Voilà ce qu'un bel esprit,
Par dépit,
Composa près de mon lit;
En voyant ma Chatte grise,
Se rouler sur ma chemise.

Après quelques couplets sur les nouvelles du jour, Madame
Deshouillières pour donner à la fin de sa lettre une tournure
piquante, ajoûte:
Fait à ma Toilette,
Le septième Juin,
Partageant avec Grisette,
Et mon papier & mon soin.
4. Cet Ouvrage n'est point dans le Recueil de ceux de Scaron; il se
trouve dans un Recueil de Gazettes en vers.
5. Monsieur de Colbert.
6. Ci git une Chatte jolie:
Sa Maitrese qui n'aima rien,
L'aima jusques à la folie;
Pourquoi le dire? on le voit bien.
L'exemple de Madame de Lesdiguières n'est point du tout une
singularité; on trouve communément des personnes qui font leur
delices de leur Chat; ce sont ordinairement celles qui ont une ame
délicate & des passions douces; ce n'est pas que le goût des Chats ne
puisse subsister dans un cœur où regne encore les passions
tumultueuses; mais il est plus ordinairement le partage de ceux qui
menent une vie plus voluptueuse qu'agitée.
Quelquefois l'attachement pour les Chats est porté à l'extrême. Cette
Automne derniere dans un petit village appellé Passy, & situé sur la
route d'Evreux, une Dame qui venoit à Paris avec un grand cortege,
arriva fort tard à une très-mediocre Hôtellerie: son premier soin
avant de descendre de carosse fut de demander s'il y avoit un Chat
dans la maison; on lui dit que non; mais d'ailleurs on lui promit des
merveilles; elle répondit qu'il lui falloit un Chat, & que sans cela
elle ne pouvoit s'arrêter; on alla d'abord réveiller tout le village,
& on lu apporta enfin la Chatte du Curé; dès qu'elle la tint dans ses
bras, elle entra dans l'Hôtellerie & se crut dans le Palais de
Psiché. Elle avoua que lorsqu'elle passoit la nuit dans un
appartement où il n'y avoit point de Chat, il lui prenoit des vapeurs
insupportables. Le sien étoit tombé malade lorsqu'elle étoit partie;
elle étoit reduite à en emprunter un à chaque séjour qu'elle faisoit,
& lorsqu'elle n'en trouvoit point elle passoit la nuit dans la
campagne.



HUITIEME LETTRE

VOUS allez être bien aise, Madame, de voir le nom des Chats écrit en
hebreu: En voici les caracteres חתול. Ils se lisent Chatoul; C'est-là
selon le sçavant M. Menage, que commence la Genealogie des differens
noms que les Chats ont reçu successivement dans les Nations <1>. De
Chatoul, les Grecs ont fait Κατις; & ce Catis est devenu d'abord chez
les Latins Cautus, qui veut dire Prudent & Avisé, & qui en cette
qualité s'est trouvé propre à former Catus, dont nous avons tiré le
mot de Chat. Voilà donc, Madame, des noms à choisir pour nos amis;
noms d'autant plus convenables, qu'ils exposent par leur étymologie,
quelques qualitez de l'animal aimable auquel ils sont appliquez: Et
nous avons le dégoût de voir qu'au lieu d'aller puiser dans des
sources si fecondes, on donne aux Chats dans presque toutes les
maisons, des sobriquets au hazard, & qui ne portent sur aucune idée
raisonnable; les plus grands hommes parmi les Modernes sont tombez
dans cette erreur. Monsieur de la Fontaine en cent endroits de ces
Fables, semble affecter de donner aux Chats des dénominations
ridicules, dans les endroits même où il fait leur éloge. Pourquoi ne
pas imiter à cet égard le divin Homere: Quand il parle des Chats,
c'est toujours avec les égards & les convenances qu'il est si naturel
d'observer pour eux. Il n'y a qu'à lire son Poëme de la
Batrachomyomachie, lorsqu'il a à peindre leur talent pour attraper
les Souris. Psycarpax Prince Rat, parle ainsi à Bouffard Roy des
Grenouilles:

Le Chat aux doigts tranchans, je l'avouerai, Seigneur,
Dans mes sens éperdus imprime la terreur;
Des pieges, il est vrai, l'amorce est redoutable,
Mais je crains cent fois plus une patte implacable,
 Qui jusques sous nos toits, (oh perfide transport! )
Vient se cacher, m'atteindre, & me donner la mort;
Ma valeur vainement s'oppose à tant de rage,
Contre une griffe helas! à quoi sert le courage? <2>

C'est dans les actions des Heros qu'on a toujours puisé les surnoms
qu'on leur a donné: Qu'on cherche dans les Naturalistes les attributs
des Chats; mille épithetes honorables viendront se presenter. Il est
vrai qu'on pourra quelquefois envisager les Chats par des faces moins
favorables. Quand on examinera cette souplesse, & ce silence avec
lequel ils se glissent dans les endroits où ils peuvent attraper des
oiseaux <3>, cette dexterité ne plaira point à ceux qui aiment mieux
les oiseaux que les Chats. Ils l'appelleront injustice, attentat,
tyrannie; cependant le reproche de manger quelques oiseaux <4>, doit
leur être fait avec beaucoup de ménagement, lorsqu'on observe qu'ils
sont ennemis nez de beaucoup d'autres animaux qui sont nuisibles, &
que nous avons en grande antipatie. Ils détruisent les Lézards & les
Serpens <5>.

J'ai heureusement recueilli sur ce sujet des Vers que je croi
traduits de l'Arabe. C'est une Idile intitulée les Chats. La personne
dans les mains de laquelle elle étoit tombée, accoutumée à ne voir
dans ces sortes d'ouvrages que des Oiseaux, des Chèvres, ou des
Moutons, étoit très-surprise de ce que les Chat étoient devenus un
sujet Pastoral. Ces Vers, lorsqu'elle me les communiqua, réveillerent
d'abord en moi le souvenir de ces Chats de l'Isle de Chypre que j'ai
cité dans ma quatrième Lettre, qui passoient une partie du jour à la
chasse des Serpens dans la campagne, & se rendoient à des heures
reglées au Monastere où ils habitoient.

Je pensai, comme cela vous paroîtra tout simple, que le Moine auquel
le soin de sonner la cloche pour le dîner des Chats étoit confié, &
qui les conduisoit dans la prairie, s'occupoit d'eux comme les
Pasteurs font si naturellement de leurs Moutons. Le loisir de cette
vie heureuse lui avoit inspiré sans doute le gout de la Poësie; &
n'ayant point de Bergere à celebrer, il avoit du moins chanté son
Troupeau. Je croi, Madame, que mes conjectures vous paroîtront
sensées, quand vous aurez lû cet ouvrage. Le voici.

LES CHATS -- IDILE.
C'en est assez, beaux Chats, suspendez votre zele,
Grimplez, grimpez, sur ces rameaux épais;
Pendant l'ardeur du jour goûtez la douce paix
Que vous rendez à cette Isle si belle.
Cez Gazons émaillez des plus vives couleurs,
Ces Bosquets toujours verds, cette onde qui serpente;
Le croiroit-on, helas! inspiroient l'épouvante;
Mille & mille Serpens s'y cachoient sous les fleurs.
C'est votre Griffe tutelaire,
Qui de tant de perils termine enfin le cours;
Que tout celebre ici cette Griffe si chere;
Non, non, ce n'est qu'aux Chats que l'on doit les beaux jours.
Le Dieu des cœurs vous devra les conquêtes,
Qui vont éterniser sa gloire dans nos bois;
Quel triomphe pour vous chaque jour dans nos fêtes:
L'Eco repetera cent fois.
O delice des cœurs, ô belle Cytherée,
Rien ne nous contraint plus, nous vous suivrons toujours;
Dans cette Isle, où jadis vous fûtes adorée,
Les Chats ont ramené les jeux & les amours.
Tendres Minons, c'est par vos seuls exemples,
Que la fidelité peut relever ses Temples.
Quels modeles pour notre cœur,
Quand la beauté qui vous est chere,
De vos feux partage l'ardeur!
Vous n'êtes point flatez du vain orgueil de plaire,
Le seul plaisir d'aimer fait tout votre bonheur:
Que les Bergers ici viennent apprendre,
A ressentir des feux qu'ils ne connoissent pas;
Ah! quand on veut brûler de l'amour le plus tendre,
Il faut aimer comme les Chats.

Ne trouvez-vous pas, Madame, que ce nouveau détail de Bergerie a
quelque chose de plus vaste & de plus piquant, (sans cependant sortir
de la simplicité champêtre,) que le genre Pastoral qu'ont traité les
Anciens? Quel dommage que Théocrite n'ait pas eu l'idée de celui-ci.
On ne peut vanter dans les Moutons que la blancheur de leur laine,
les bonds qu'ils font sur le penchant d'un côteau, ou le bêlement
d'une Brebis qui appelle son petit Agneau. Il n'y a rien là
d'interessant pour le cœur. Si l'on veut remuer le Lecteur par des
images de l'amour, il faut lui faire perdre de vûe le Troupeau pour
ne l'occuper que du Berger & de la Bergere: mais dans une Bergerie de
Chats, c'est dans le sein du Troupeau même qu'on puise le sujet
entier d'une Eglogue interessante.

Madame Deshouillières qui sçavoit si bien se saisir des images & des
idées propres à la Poësie, n'a-t-elle pas écrit avec un grand détail
les amours de Grisette? N'avons-nous pas d'elle encore un Poëme
tragique & lirique sur la mort d'un des Amans de cette belle Chatte?
J'ai songé, comme vous croyez bien, Madame, à faire mettre ce Poëme
en Musique; mais l'ouvrage étoit assez important pour me rendre
difficile sur le choix du Musicien. Ce sont des Chats qui forment
toute l'action <6>. J'ai consulté nos Connoisseurs en Musique les
plus délicats. Ils m'ont déclaré que le chant des Chats pouvoit être
rendu exactement par un grand nombre de nos Musiciens modernes,
m'assurant qu'ils mettroient ce Poëme dans tout son jour. D'un autre
côté de sçavans Italiens qui sont de bonne foi, m'ont prouvé que leur
Musique devoit à bien des égards avoir la préference, &
particulierement par le Récitatif. Cette derniere raison a pensé
emporter la balance: mais comme cet Opera n'est point de ceux dont la
representation & le succès doivent se renfermer dans une seule
nation, & qu'il est destiné au moins à toute l'Europe, j'attens que
les deux partis soient d'accord, pour me déterminer. Je sçai bien des
personnes de merite qui sont dans une grande impatience de voir cette
question décidée, & qui certainement ne verront jamais d'autre Opera
nouveau que celui-ci. Imaginez-vous, Madame, combien le Balet en sera
brillant & varié, étant excecuté par des Chats. Ces nouveaux Danseurs
par leur legereté extraordinaire caracteriseront le merveilleux de
l'Opera bien mieux sans comparaison que les vols, les chars, & les
trapes dont on apperçoit toujours la méchanique <7>.

J'ai l'honneur d'être, &c.



Notes à La Huitième Lettre
1. Chat de Catus, les Gloses d'Isidore Murilegus Catus. Lexicon de
Cirille αιλουρος. Le Lexicon ancien, grec, latin καττα, Catta. Le
Scholiaste de Callimaque sur l'Hymne de Cerès, αιλουρον ιδιωτικως
Καττον.
Le latin Catus a été fait du grec κατις qui signifie vivera, pour
lequel Homere a dit κτις par contradiction.
En Celtique Cat ou Cas, selon Pezrou c'est de ce Cat Celtique que
nous avons fait Chat, comme Charbon de Carbo, & Chambre de Camera.
Menag. Diction. Etiomologiq. Lettre C.
En Arabe, Hareira. Voyez la vie de Mahomet par Prideaux.
En Italien, Gatto.
En Espagnol, Gato.
En Holandois, Kater ou Kat.
En Allemand, Cats.
En Maldivois, Boulan. Voyez les voyages de Peyrard de Laval dans le
Dictionnaire de la Langue Maldivoise.
Il y a quantité de Plantes, d'Instrumens de Méchanique, dont le nom
propre est derivé du mot de Chat, par quelques relations, sans doute,
dont la Tradition s'est perdue; mais il faut remarquer que ces noms
ne sont donnez qu'à des choses agréables ou utiles.
On appelle Chatton une monture de Bague. On donne le même nom à la
partie de la Tulipe, qui enferme la graîne de la Tulipe.
Chatte, en terme de Marine, est une Barque de 60 tonneaux.
Chatte, espece de Concombres qui se trouvent en differens endroits de
l'Egypte, très-agréables au goût, & bons contre la fievre.
Payer en Chats & en Rats, ce qui caracterise un mauvais payeur, n'a
nul rapport avec les Chats; anciennement Chas vouloit dire une
maison, & Ras signifioit un champ; c'étoit donner au lieu d'argent
des heritages bâtis & non bâtis. Dictionnaire de Trevoux.
Chat. Ainsi s'appelle certains vaisseaux du Nord à cul rond, qui n'a
qu'un Pont qui porte des Mats de Lune, sans avoir de Lune ni de barre
de Lune.
Chat, en terme d'Artillerie, est un morceau de fer qui sert à grater
le dedans d'une piece de Canon, pour voir s'il ne s'y trouve point de
chambre.
Chaters, c'est le nom qu'on donne en Perse aux Coureurs. Tavernier.
Ce mot ne peut être dérivé que du mot Hebreu Chatoul.
Chat levant, ou Chat prenant, Termes de Coutume.
Ces mots signifient une clause qu'on mettoit autrefois dans le Pays
Messin; par cette clause on donnoit pouvoir à ceux qui prenoient des
fonds à mort gage, d'en percevoir les fruits.
2. Le Chat aux doigts crochus,
Est un des animaux qui m'allarme le plus;
Je crains du piege encore les trompeuses amorces;
Mais sur-tout du Matou je redoute les forces:
Mes plus grands ennemis, ce sont ces fins matois;
Qui viennent nous chercher jusques dessous nos toits.
Traduct. de la Batrac. par M. Boivin.
3. Feles quidem quo silentio quam levibus vestigiis obrepunt avibus.
Plin. lib. XI. cap. LXXIII.
4. Montagne rapporte par admiration un évenement passé sous ses yeux,
par le récit duquel on voit qu'il reconnoît dans les Chats des
qualitez surprenantes: voici ses propres mots: On vit dernierement
chez moi un Chat guetant un oiseau au haut d'un arbre, & s'étant
fiché la vûe ferme l'un contre l'autre quelque temps, l'oiseau s'être
laisse choir comme mort entre les pattes du Chat, ou enyvré par sa
propre imagination, ou attiré par quelque force attractive du Chat.
5. Feles contra lethiferos Aspidum morsus & alia Serpentum general
qua nocent, utiles. Est. Diod. Sic. p. 74.
Au Midi de la Region des Marmarides, qui est un desert, il y avoit
des Serpens applez Cerastes, desquels la morsure étoit extrêmement
venimeuse; ils étoient d'autant plus dangereux, qu'étant de la
couleur du sable on marchoit dessus, faute de les appercevoir.
Anciennement ces Bêtes passerent en Egypte où elles rendirent
plusieurs pays deserts. Diod. de Sic. l. 3. pag. 132.
L'Isle Ophiade qui est située dans la Mer Rouge, fut long-temps
deserte à cause de la multitude de Serpens qui y habitoient. Diodore
rapporte qu'elle en fut delivrée par les secours des Rois d'Egypte.
Ce secours étoit sans doute une armée de Chats qui y fut envoyée:
mais l'Histoire fait presque toujours honneurs aux Monarques,
seulement des grands évenemens qui se sont passez sous leur regne.
6. Les Personnages sont,
Grisette, Chatte de Madame Deshouillières.
Mimy, Chat de Mademoiselle Deshouillières, amant de Grisette.
Marmuse, Chat de Madame Deshouillières, confident de Mimy.
Cæsar, Chat des Minimes de Chaillot, Deputé des Chats du Village.
Troupe de Chats du voisinage.
Voyez ce Poëme à la fin des Poësies rapportées dans ce volume.
7. Nous avons à Paris un celebre tableau d'Histoire, qui sera un
monument éternel de la dexterité des Chats. On découvre d'abord aux
pieds d'un superbe Bâtiment une Chatte & un Chat en rendez-vous, &
sur le coin d'une corniche on apperçoit un Chat à demi caché, tenant
un pistolet pointé sur le Chat qui lui enleve sa maitresse. Cette
avanture representée allegoriquement comme elle l'est, coûtera peut-
être des volumes entiers de dissertations aux Sçavans des siecles à
venir. Le simple de l'Histoire est, que le Chat qu'on voit sur la
corniche ayant surpris sa maitresse avec son rival, il se lança sur
lui du haut de la goutiere, avec tant de justice & de force, qu'il
l'écrasa de sa chute.



NEUVIEME LETTRE


SI jamais, Madame, il étoit établi de déterminer son choix à une
seule espece de Chats, les noirs auroient sans difficulté la
préference. Les Chats noirs sont ceux dont la nature a toujours été
le plus avare; elle semble ne nous en montrer quelquefois que pour
nous prouver qu'elle a le secret d'en faire. Il y a toute apparence
que les Chattes qui se piquent de beauté, sont de cette couleur, ou
tâchent du moins d'en être. J'ai remarqué qu'elles étoient
extrêmement courues par toute sorte de Chats. Elles ont apparemment à
leurs yeux ce piquant qui est le partage des Brunes dans toutes les
especes, & pourroient bien se faire honneur de ces Vers de M. de
Fontenelle, dont les Brunes ont été si flatées.

Brunette fut la gentille femelle,
Qui charma tant les yeux de Salomon,
Et renversa cette forte cervelle,
Où la sagesse avoit pris le timon.
Qui dit Brunette, il dit spirituelle,
Et vive au moins comme un petit Demon.
Et s'il vous plaît tous ces jolis visages,
Qui de la Grece affolerent les Sages,
Qui comme oisons les menoient par le bec;
Qui croyez-vous que ce fussent? Brunettes
Aux beaux yeux noir, & qui dans leurs goguettes,
Disoient, Dieu sçait gentillesses en Grec;
Autre Brunette aujourd'hui me tourmente,
Moi Philosophe, ou du moins Raisonneur,
qui pouvois acquerir tout l'honneur
Et tout l'ennui d'une ame indifferente.
Or vous, Messieurs, qui faites vanité
Des tristes dons de l'austere sagesse;
Quand vous verrez Brunettes d'un côté,
Allez de l'autre en toute humilité;
Brunettes sont l'écueil de votre espece.

Il est vrai que la couleur noire nuit beaucoup aux Chats dans les
esprits vulgaire; elle fait sortir davantage le feu de leurs yeux:
c'est assez pour les croire au moins sorciers<1>, mais en récompense
ce même aspect joint à leurs façons d'agir charmantes, est pour les
gens de bon sens une image naïve de ces peuples venus de l'Afrique,
dont le teint rembruni leur donnoit un abord sauvage, & qui
cependant, dès qu'ils furent maîtres de l'Espagne, sembloient n'en
avoir fait la conquête que pour y transporter la politesse & la
galanterie.

Feu Madame de la Sabliere fournit à cet égard un exemple bien
remarquable. Elle avoit passé une partie de sa vie au milieu d'un
nombre de Chiens. Un beau jour ses amis furent très-étonnez de les
trouver tous éxilez, & de voir à leur place une troupe de Chats noirs
triomphans. On lui demanda la cause de cette révolution; elle avoua
qu'ayant éprouvé qu'on s'attachoit avec passion aux Chiens, ce qui
lui paroissoit très-déraisonnable, elle s'étoit déterminée à n'avoir
que des Animaux dont le commerce ne mene pas plus loin qu'on ne veut.
Quelle guide que la prudence humaine! C'étoit les Chats; & les noirs
encore qu'elle avoit choisis. Il est vrai qu'elle réussit d'abord à
rompre son premier attachement, mais ce ne fut que pour en reprendre
un cent fois plus tendre & plus durable. Sans cesse environnée &
occupée de ces Chats; livrée de plus en plus à un enchantement
qu'elle n'avoit pas prévû: amusemens, passions, tout leur devint
subordonné. Elle ne voulut plus admettre dans son intimité qu'eux, &
Monsieur de la Fontaine; & cette liaison agréable a duré jusqu'à sa
mort.

Entre ces Chats rares, ce siecle-ci en a produit un dans lequel on
retrouve à un degré de ressemblance étonnant, ce commerce séduisant
de Zegris & des Abencerages. Comme eux il a un goût infini pour les
Fêtes. Amateur des promenades, & en même temps ennemi de cette
tristesse que l'hyver répand sur la nature, il s'est choisi une
galerie où il jouit d'un printemps éternel. C'est une Orangerie. On
le voit respirant les parfums, & s'égarant à travers les branches &
les fleurs. Vous jugez bien, Madame, que le théâtre de ses amours ne
peut être que

Sous ce berceau qu'amour a fait exprès,
Pour attendrir une inhumaine.

Il y conduit une Chatte tricolore, qui porte un masque noir comme le
sien, & qu'il aime avec toute la galanterie & la fidélité de ces
vieux temps qu'on nous vante toujours. Cette constance est bien à sa
gloire. Charmant comme il est, avec l'art qu'il a d'attirer les
Belles dans un lieu délicieux, où il ne regne qu'un jour sombre, il
n'auroit qu'à imaginer des conquêtes, & les faire.

Quelles Chattes si moderées,
S'armeroient de rigueur dans ces nuits éclairées,
Par le seul flambeau de leurs amours!
C'étoit sous un berceau, dans ces belles soirées,
Que Cleves, malgré soi, s'occupoit de Nemours.

Je n'ai encore exposé que les plus foibles preuves du mérite de cet
admirable Chat. Une Princesse à qui les Destinées ont fait un don
plus précieux par le charme de son esprit que par le rang supérieur
qu'elle remplit; cette grande Princesse, dis-je, le cherit & s'en
amuse. Anacréon, à ce prix, n'auroit-il pas jugé avec justice ses
talens assez récompensez?

J'ai l'honneur d'être, &c.



Notes à La Neuvième Lettre
1. Il se passe à ce sujet à Mets tous les ans, une ceremonie qui est
bien à la honte de l'esprit: Les Magistrats viennent gravement dans
la Place publique expose des Chats dans une cage placée au dessus
d'un Bucher, auquel on met le feu avec un grand appareil, & le Peuple
aux cris affreux que font ces pauvres Bêtes, croit faire souffrir
encore une vieille Sorciere qu'on prétend s'être autrefois
metamorphosée en Chat, lorsqu'on alloit la brûler.
Les Chats sont bien malheureux d'avoir eu la préference dans la
prétendue metamorphose de la Vieille. Il étoit si naturel de
l'imaginer changée en Dragon.
M. Locke a bien raison de dire qu'il y a de certaines frayeurs qui
deshonorent notre entendement. Rien est-il si ridicule que l'avanture
de ce Mathematicien?* qui s'imaginant un jour que son Chat avoit
parlé, pensa en mourir de peur. Tandis qu'il travailloit, remarquant
que ce Chat tenoit ses yeux sur lui, il dit: Tu me regarde bien
attentivement; à quoi il prétend que le Chat avoit répondu, Eh!
pourquoi non.
Le Mathematicien ennivré de la fatigue de son travail, avoit pris un
Miaou pour un Pourquoi non.
* Il s'appelloit M. Drouin, & logeoit à Paris chez M. de Treville.



DIXIEME LETTRE

NOUS n'avons, Madame, traité encore qu'en ébauche la forme aimable de
nos Chats; c'est une de celles qui font le plus d'honneur à la
nature. Ils joignent au maintien solide des Quadrupedes un agrément &
une dexterité donnée à un petit nombre d'especes. Couverts d'une
fourure veloutée, où la nature s'est jouée à varier des couleurs, ils
naissent armez contre l'intemperie des saisons.

C'est une méchanique très-curieuse que l'art avec lequel les Chats
disposent cette fourure, pour recevoir ou éviter à leur gré les
impressions de l'air; la découverte que j'en ai heureusement faite,
est le fruit d'un grand nombre d'observations.

Quand il regne un air dont les Chats veulent se garentir, j'ai
remarqué qu'ils tiennent leur poil couché exactement sur leur peau:
ce qui fait connoître que cette tissure devient alors un rempart où
les parties du froid ou du chaud glissent sur la superficie; au lieu
que quand la saison est convenable à leur temperament, on flate leur
sensation. Ils s'ouvrent pour ainsi dire, aux influences; ils
dilatent leur poil; ils le hérissent: ce qui donne un libre passage à
l'air dont ils consentent d'être frappez. Ces précautions sont sans
doute, une suite de la connoissance qu'ils ont des changemens du Ciel
<1>. Cette patte qui par les contours qu'elle trace sur leur visage,
est un présage de pluye ou de beau temps, que les gens même les moins
éclairez ont remarqué, supplée aux Instrumens de Mathematique: Ainsi
les chats peuvent être regardez comme des Baromêtres vivans <2>.

Mais supposons que ces relations des Chats avec les Astres soient
imaginaires, & ne les regardons que par des faces qui leur sont
incontestables; leurs yeux, par exemple, ont été long-temps l'objet
de l'ambition des belles; on ne pouvoit leur donner un éloge plus
flateur, que de leur trouver les yeux Pers, c'est-à-dire, changeans
comme ceux des Chats, ou verds comme on remarque qu'ils les ont
communément <3>. Monsieur de la Fontaine dans la Fable des filles de
Minée, après avoir décrit la dispute de Neptune & de Minerve, au
sujet de la Ville d'Athénes, pour caracteriser dignement la Déesse,
la represente avec ces yeux qui sont le partage des Chats.

Elle emporta le prix & nomma la Cité;
Athenes offrit ses vœux à cette Deïté;
Pour les lui presenter, on choisit cent pucelles,
Toutes sçachant broder, aussi sages que belles.
Les premiers portoient force presens divers,
Tout le reste entouroit la Déesse aux yeux Pers.

Marot pour fraper d'un seul trait le portrait de Venus, n'a-t-il pas
dit:

Le premier jour que Venus aux yeux verds.

Le Sire de Coucy si celebre par ses amours, avoue dans ses Poësies
qui sont du temps de Philippe Auguste, que c'est-là le charme auquel
son cœur a cedé <4>. Ces beaux yeux qui appartenoient à une Madame de
Fayel, causerent, comme on le sçait, l'avanture du monde la plus
tragique <5>. Les yeux verds n'inspirent que de grandes passions; &
la nature qui les a refusez dans ce siecle-ci aux belles, les a
prodiguez à l'espece chatte <6>.

A ne connoître ces aimables animaux que par tant de qualitez dont ils
sont douez, ne jugeroit-on pas qu'ils jouissent d'une longue vie?
Cependant, tandis qu'un ennuyeux Corbeau voit, selon l'opinion des
Anciens, l'espace de six ou sept siecles <7>, un Chat remplit à peine
deux ou trois lustres. Comment la nature conserve-t-elle si peu de
temps ce qu'elle semble avoir fait avec tant de plaisir? Dans les
differens climats où elle les a répandus, elle n'a varié leur forme,
que pour multiplier leurs agrémens; on a remarqué que ceux de
l'Europe ressemble exactement au Lion par beaucoup de traits <8>.

Les Chats Syriens plus grands que les nôtres, sont très-curieusement
bigarez <9>; & comme leurs yeux ne sont pas tous deux dans la même
position, & que leur bouche a un penchant vers l'oreille, des
voyageurs ignorans, & qui ne connoissent de regularité que dans les
proportions communes, ont rapporté qu'ils avoient la bouche & les
yeux de travers; & concluoient de-là qu'ils étoient monstrueux. Mais
philosophiquement examinez, leur phisionomie est très-heureuse &
très-agréable: Les Chats du Malabar habitent ordinairement sur des
arbres; le vol leur est propre; & ce qu'il y a de plus surprenant,
est qu'ils volent sans aîles <10>.

Mais sur toutes ces especes de Chat étrangers, ce sont ceux de Perse,
il faut en convenir, qui l'emportent par la beauté. Un fameux
voyageur <11> en 1521, enrichit l'Italie de cette nouvelle race;
present qu'elle conserva avec tant de soin & de jalousie, que ce ne
fut qu'après un siecle presque revolu, que ces beaux Chats furent
transportez en France. Elle en a l'obligation au celebre Monsieur
Menard qui apporta de Rome une Chatte, sur la mort de laquelle il a
fait un Sonnet bien digne d'illustrer sa Muse, comme il est arrivé.
SONNET.
C'est grand dommage que ma Chatte,
Aille au pays des Trépassez;
Pour se garantir de sa patte,
Jamais Rat ne courut assez;
Elle fut Matrone Romaine,
Et fille de nobles ayeux;
Mon Laquais la prit sans mitaine,
Près du Temple de tous les Dieux:
J'aurai toujours dans la memoire
Cette peluche blanche & noire,
Qui la fit admirer de tous;
Dame Cloton l'a maltraité,
Pour plaire aux Souris de chez nous,
Qui l'en avoient sollicitée.

Il n'est pas étonnant que Monsieur Menard ait regretté si tendrement
sa Chatte; elle étoit sans doute, les délices de sa solitude, &
l'appui de sa philosophie, lorsqu'il composa ces vers qui
caracterisent si bien ses mœurs & son esprit.

Las d'esperer & de me plaindre
De l'amour, des Grands, & du sort,
C'est ici que j'attens la mort,
Sans la desirer ni la craindre.

Mais quels avantages n'ont point été occasionnez par les Chats? Une
des plus celebres Maisons de l'Angleterre leur doit sa richesse & son
illustration. Richard Whittington dans sa grande jeunesse, dépourvu
de tous les biens de la fortune, mais né avec d'excellentes
inclinations, voulut aller dans l'Inde chercher une plus heureuse
destinée. Il se presenta comme passager pour s'embarquer. On lui
demanda avec quels secours il comptoit de vivre dans le trajet: Il
répondit qu'il n'avoit pour toute richesse qu'un Chat, & le desir de
se signaler. On fut touché de cette franchise noble avec laquelle il
exposoit sa situation. On le reçut lui & son Chat, & le vaisseau fit
voile. Comme ils étoient dans les mers de l'Inde, une tempête les
surprit, & les fit échoüer sur une côte, où bien-tôt les naturels du
pays s'emparerent de leur navire et de leurs personnes. Le jeune
Anglois portant son trésor entre ses bras, fut conduit comme les
autres, devant le Roy de ces peuples; & tandis qu'ils étoient à son
audience, ils apperçurent un nombre immense de Souris & de Rats, qui
parcouroient le Palais, & s'attroupoient jusques sur le trône du 
Monarque qui en paroissoit très-ennuyé. Whittington reconnut la voix
de la fortune qui l'appelloit. Il ne fit que laisser aller son Chat,
& voilà un monde de Souris & de Rats étranglez, & le reste mis en
suite. Le Roy charmé de l'espoir d'être bien-tôt délivré du fleau qui
desoloit ses Etats, entra dans des transports de reconnoissance qu'il
ne sçavoit comment exprimer assez vivement. Il embrassoit tantôt ce
Chat liberateur, & tantôt le jeune Anglois; & pour accorder à l'un &
à l'autre de dignes marques de sa reconnoissance, il déclara
Whittington son favori, & donna à ce merveilleux Chat le titre de
Generalissime de ses Armées, n'ayant eu jusques-là d'ennemis à
combattre que cette immensité de Souris & de Rats qui l'assiegeoient
sans cesse.

Whittington soutenu par la consideration que lui donnoit le Chat son
émule, surmonta toutes les cabales de la Cour. Il gouverna plusieurs
années cet Empire; enfin gagné par l'amour de sa patrie, il obtint la
liberté d'y retourner. Le Monarque, en échange du General Chat qui
lui fut laissé, lui donna un navire chargé de richesses. A peine le
jeune Anglois fut-il de retour en Angleterre, qu'il y fut élevé à la
dignité de Maire de Londres <12>, dans ce nouveau rang, pour donner
des témoignages publics de la reconnoissance qu'il devoit aux Chats.
Il en prit le nom. Il fut appellé Mylord Gat. Ses descendans ont
succedé aux honneurs de cette dénomination; ses images sont encore
répandues en plusieurs endroits de Londres: on le voit pompeusement
representé dans les enseignes, portant en triomphe sur l'épaule ce
Chat auquel il fut redevable de son bonheur & de sa gloire.

M. Bayle <13>, à l'occasion de la reconnoissance qu'on doit aux
Animaux des services qu'ils nous rendent, rappelle le Testament d'une
Mademoiselle Dupuy, témoignage bien sensible des obligations qu'elle
croyoit avoir à son Chat. Mademoiselle Dupuy avoit le talent de jouer
de la harpe à un degré surprenant, & c'étoit à son Chat qu'elle
devoit l'excellent où elle étoit parvenue. Il l'écoutoit
attentivement chaque fois qu'elle s'exerçoit sur sa harpe, & elle
avoit remarqué en lui des degrez d'interêt & d'attendrissement, à
mesure que ce qu'elle executoit avec plus ou moins de précision &
d'harmonie. Elle s'étoit formé par cette étude un goût qui lui avoit
acquis une réputation universelle. A sa mort elle voulut donner à son
Chat une marque convenable de sa reconnoissance; elle fit un
Testament en sa faveur; elle lui legua une habitation très-agréable à
la Ville, & une à la Campagne. Elle y joignit un revenu plus que
suffisant pour satisfaire à ses besoins & à ses goûts; & afin que ce
bien être lui fût fidèlement procuré, elle legua en même temps à
plusieurs personnes de mérite des pensions considerables, à condition
qu'elle veilleroient sur les revenus de cet aimable legataire, &
qu'elles iroient une quantité de fois marquées par semaine lui tenir
compagnie. Ce Testament fut attaqué. Les plus fameux Avocats se
partagerent, & écrivirent. J'ai fait inutilement juques à present les
recherches les plus exactes pour trouver les Factums qui furent faits
sur cette importante affaire. Il se perd comme cela tous les jours
des ouvrages aussi curieux qu'interessans, dont il est bien injuste
que le public se trouve privé.

J'ai l'honneur d'être, &c.



Notes à La Dixième Lettre
1. Vigenere* qui a recueilli à cet égard les opinions des Anciens, en
expliquant le simbole du Chat à face humaine, posé sur le Sistre
Egyptien, s'exprime en ces termes: Au regard de la face humaine: cela
ne veut dire autre chose, sinon que cet animal a consideration &
notice des changemens qui aviennent par chacun jour au globe de la
Lune. Cardan a soutenu au contraire que ces varietez dans la prunelle
de leurs yeux, qui grandissent & diminuent, venoient uniquement de
leur volonté. D'autres ont cru que l'approche ou l'éloignement du
Soleil influoit aussi sur eux, observant que le matin ils se tenoient
étendus, à midi ramassez en peloton, & le soir frapez
d'engourdissement & de nonchalence. Jonston.
M. Boyle, de la Société Royale de Londres, dans le Livre qui a pour
titre: A disquisition about the final causes of natural things, &c.
c'est-à-dire, Dissertation touchant les Causes finales des choses
naturelles, prétend que les Chats ont la prunelle longue & située
perpendiculairement; la raison de cela, ajoûte un de ses amis,
sçavant dans l'Optique, est que comme les Chats, dont la marche
ordinaire est de grimper aux murailles pour attraper les Souris & les
Rats, dont ils vivent, peuvent les observer par la situation
perpendiculaire de leur prunelle plus aisément que si elle étoit
transversale, comme celle des Chevaux, des Bœufs, ou autrement.
* Notes sur Philostrate, Chap. des Sistres.
2. Le Poëte Ronsard porte bien plus loin ses idées sur les
connoissances qu'il accorde aux Chats; il ne balance point à les
mettre, pour ainsi dire, au rang des Sybilles; c'est peut-être le
seul endroit de ses Poësies digne d'éloge.
Or comme on voit qu'entre les hommes naissent
Augurs, Devins  . . .
Aussi voit-on, Prophetes de nos maux,
Et de nos biens, naître des animaux,
Qui le future par signes nous prédisent; . . .
Mais par sus tous, l'animal domestique
Le Chat a l'esprit prophetique:
Et faisoient bien ces vieux Egyptiens,
De l'honorer . . . . . . .
Epître à Remy Belleau Poëte
3. On ne prétend pas que les yeux Pers & les yeux Verds soient les
mêmes. Les yeux Pers sont ceux qui sont ordinairement d'un bleu pâle,
ou quelquefois de couleur d'eau, & qui varient encore de differentes
Nuances dans l'espace d'un jour. Les yeux Verds ne changent point de
Nuance quand ils appartiennent aux hommes; mais à l'égard des Chats,
les yeux Verds ont ces augmentations & ces dégradations de couleurs
qui caracterisent les yeux Pers.
Selon Menage, Pers vient du Grec περυος ou περιος, qu'il explique
Subniger.
Pallas prise pour l'air, fut nommée par les Egyptiens Glaucopis,
c'est-à-dire ayant les yeux de blancheur verdoyante. Diod. Sic. lib.
1. pag. 5.
4. Au commencier, la trouvay si doucette,
Que ne cuiday por ly maux endurer;
Mais si bel œil verd, & riant, & cler,
M'a si sorpris. . . . . . .
5. Renaud de Coucy blessé au Siege d'Absalon, dans la Croisade de
Philippe-Auguste & de Richard Roy d'Angleterre, chargea son Ecuyer de
prendre son cœur dès qu'il seroit mort, & de le porter à la Dame de
Fayel, qui étoit en Gatinois, & dont il étoit fort amoureux; il y
joignit une lettre très-tendre qu'il signa de son sang en expirant.
L'Ecuyer de retour en France, fut surpris par le Seigneur de Fayel
qui avoit été fort jaloux de Renaud de Coucy, & qui prenant le cœur
de l'amant de sa femme, le fit servir à table & le lui fit manger.
Elle mourut de desespoir aussi-tôt que son mari lui eut revelé cette
horrible vengeance.
Fauchet dans ses recherches sur les anciens Poëtes, prétend que
Renaud de Coucy, tué au Siege d'Absalon en 1191, est le même que
Raoul premier Seigneur & Châtelain de Coucy; des Ouvrages duquel il
rapporte quelques fragmens dans une de ses Chansons, dit Fauchet, Le
Seigneur Châtelain se plaint qu'il n'ose declarer son amour à cause
de la gent Mauparliere; dans une autre, Il souhaite avoir sa Dame une
(fois) entre ses bras, avant qu'aller outre mer, ce qui donne lieu de
croire qu'il n'y eut entre sa Dame & lui qu'une liaison de pure
sentiment. La mort de cette Dame en peut être regardée comme une
preuve certaine; quand celles qui perdent leur amant ont quelqu'autre
circonstance que son cœur à regretter, ce n'est point l'usage que
d'en mourir. Une voix secrete & qu'elles ne croyent peut-être pas
entendre, leur crie qu'elles retrouveront ce qu'elles ont perdu, &
cette voix toujours persuasive les attache encore à la vie; mais
quand le bien qu'elles regretent n'est que cette tendresse mutuelle
qui a la source & la fin uniquement dans le cœur, rien ne leur
annonce que jamais un autre objet puisse leur inspirer cette même
passion, & elles meurent faute d'appercevoir un autre moyen de
consolation.
Dans ces temps reculez le pays des Amans étoit une longue
perspective; on n'entrevoyoit que de fort loin le bonheur d'être
aimé, au-delà on n'appercevoit presque rien, ou du moins on n'osoit
croire ce qu'on n'appercevoit que très-confusément: aujourd'hui la
perspective est extrêmement rapprochée; on ne s'attache qu'au fond du
tableau, & on ne regarde point le reste.
6. Il y a long-temps que les Chats sont en possession d'avoir de
beaux yeux: un de nos anciens Poëtes a comparé ceux de son Chat aux
Nuances de l'Arc-en-ciel.
Yeux desquels la Prunelle perse,
Imitoit la couleur diverse,
Qu'on voit en cet arc pluvieux,
Qui se courbe au travers des Cieux.
Dubellay.
7. Les Corneilles vivent neuf âges d'homme. Plutarq. ch. des Animaux.
pag. 271. Trad. d'Amyot.
Le Cerf & le Corbeau, la Langarde Corneille
Et cet Oiseau doré que Gange voit voler,
Ont le credit de voir un siecle s'écouler,
Voire deux, voire trois, dont bien je m'émerveille.
Poësies de la Peruse, imprimé en 1573. Sonnet sur la mort du Seigneur
Jean de Voyer Comte de Paumy.
8. Inventa sunt in Hispania plures Cuniculos venandi rationes, hac
verò inter alias, Feles Africas agrestes studiosè inflituunt, ex ore
obligato in foramina immittunt, qui unguibus extrahunt Cuniculos,
inventos aut feras expellunt ubi ab aflantibus captantur. Strabo lib.
3. pag. 99. édit. ann. 1587. <III.2.6>
9. Jonston.
10. Scaliger & plusieurs Voyageurs modernes.
Ces Chats du Malabar volent à la faveur d'une Membrane fort large,
laquelle s'étend du pied de derriere au pied de devant; elle est
ramassée & pliée quand ils marchent, & se déploye quand ils veulent
voler: les Chats des Philippines ont le même attribut. Voyez
l'Ecureuil volant qui a été envoyé l'année derniere à M. de Maurepas.
Il y a plusieurs autres especes de Chats dans les Indes; les uns ont
le poil herminé & la queue entrecoupée de bandes noires & blanches,
quelques autres ont six pattes. L'Auteur de l'état present des Isles
de l'Angleterre, rapporte que dans la Floride joignant la Virginie,
il y a des Chats sauvages qui font la guerre aux bêtes fauves; ils
s'élancent sur leur dos, s'y attachent, les domptent & en font leur
proye. D'autres Chats Indiens portent leurs petits dans une poche 
placée à leur côté, & n'en sont pas moins ingambres.
Un ancien Poëte François & Physicien en même temps fait le portrait
d'un Chat merveilleux.
Ce rare Chaton que la Nature a fait,
Que de ses propres mains elle-même a parfait,
Que l'on doit admirer, ayant (grandes merveilles)
Huit pieds, un chef, un œil, deux queues, quatre oreilles.
Paul constant Maître Apotiquaire de Poitiers, pag. 40. fol. 37.
Mais c'est peu que la terre soit semée de ces differentes especes; un
autre Poëte François a remarqué fort judicieusement que les Mores ont
aussi leurs Chats.
Et qui ne voit encore que la Campagne herbue,
N'a nul rare animal dont l'eau ne soit pourvûe;
L'Onde a son Elephant . . . son Chat roux en couleur.
Dampiere dans son voyage du tour du monde décrit la forme de cet
admirable poisson. Le Chat de mer, dit-il, a une moustache qui le
caracterise principalement, & ses yeux brillent & étincellent la
nuit.
11. Pietro del Lavalé; ce Voyageur qui paroît avoir un grand fond
d'esprit, expose dans une lettre qu'il écrit d'Ispahan, qu'en qualité
de bon Citoyen il ne croit pouvoir tirer de ses voyages une plus
grande utilité, pour Rome sa chere Patrie, que d'y transporter une
nouvelle race de Chats; il declare qu'il a épousé une belle Aziatique
nommée Maani, & qu'il passe une vie délicieuse entre son Epouse & ces
beaux Chats.
Pietro del Lavalé jouissoit d'une grande fortune, il ne marchoit dans
ses voyages qu'avec un nombreux cortege, laissant par-tout des
marques de son discernement & de sa magnificence.
Ces beaux Chats étoient de la Province de Chorasan, située aux
confins du Zagathay & de la Tartarie; elle comprend la Province
d'Ariane des Anciens, & une partie du Pays des Parthes & de la
Bactriane; ses principales Villes sont Herat, Nisabur, Sarachas,
Turschis, Mervera, &c.
12. C'est lui qui a fait construire à Londres l'Edifice où se tient
la bourse.
13. Diction. article Rosen sous la remarque C. pag. 2485. Edit. de
Roterdam, imprimé en 1720.



ONZIEME LETTRE

Les Chats considerez tels qu'ils sont aujourd'hui.

NOS Lettres précedentes, Madame, ont dévoilé les fastes des Chats
d'une façon qui, je croi, paroîtra satisfaisante à ceux qui, comme
nous, reconnoissent leur mérite. Mais croyez-vous qu'elle fasse assez
d'impression sur les personnes prévenues contre eux? Nous avons bien
des sortes d'adversaires à combattre. Il y a des esprits severes qui
affectent le pyrronisme de l'histoire, & qui nous nieront sans aucune
pudeur les fais que nous aurons avancez sur la foi de la respectable
antiquité. D'autres qui sont esclaves des préjugez de leur enfance,
accoutumez à manquer d'égard pour les Chats, apprendront, sans en
être touchez, toute leur gloire passée. Il n'y a qu'un parti à
prendre ,Madame; c'est d'examiner l'espece chatte telle qu'elle est
aujourd'hui isolée & considerée en elle-même. Vous m'avez donné bien
des lumières à cet égard, dont il est temps de faire usage.
Transportons-nous d'abord dans une région supérieure à celle des
Animaux terrestres; c'est-là que nous trouverons les Chats dans un
repos & dans une abondance qu'ils ne tiennent point des hommes.
Pourra-t-on alors ne pas reconnoître que c'est par pure courtoisie
que les Chats veulent bien commercer avec nous? Libres dans le choix
de leur séjour, ils habitent au gré de leur ambition ou de leur
philosophie, les portiques du Monarque, ou le simple toit du Citoyen.
Il ne leur conte ni complaisance, ni soin de plaire, pour en obtenir
l'accès; leur legereté & leur souplesse leur ouvre, pour ainsi dire,
un chemin dans les airs: c'est donc sur la superficie des Villes que
les Chats peuplent une Ville particuliere: c'est-là qu'ils forment
une espece de République qui s'entretient & fleurit par ses propres
forces. Les combles des maisons ne sont remplis que d'Animaux qui
semblent n'être faits, & ne se reproduire que pour leur subsistance;
ainsi, sans aucun secours humain, il n'y a point de Chat qui,
déduction faite du temps qu'il donne à sa paresse ou à ses amours, ne
trouve abondamment tout ce qui peut le rendre heureux. Et avec quelle
œconomie ne jouissent-ils pas du bien être? Ils ennoblissent les
besoins de la vie, en les accompagnant des dehors de la liberté & du
plaisir; ils commencent par se faire un spectacle de la Souris, qui
va devenir leur proye: ce n'est que le progrès du besoin qui les
détermine enfin à se la sacrifier. Les Chats dans leur agilité & dans
leurs griffes portent donc, si j'ose m'exprimer ainsi, & leur fortune
& leur Patrie <1>.

C'est du sein d'une si heureuse indépendance qu'ils descendent dans
nos habitations. Eh, sous quels auspices encore? avec quels agrémens
viennent-ils s'y produire? L'enjouëment le plus aimable, les
attitudes fines & variés, dont l'imitation fit autrefois la gloire
des plus celebres Pantomimes; voilà le talens avec lesquels ils
naissent, & qu'ils apportent parmi nous: aussi ne sont-ce point des
Maîtres qu'ils viennent y chercher? Nez dans une condition heureuse,
toujours libres d'y rester, rien ne les conduit à la servitude. Ce
n'est que pure tendresse pour les hommes, convenances, raports
d'humeur, qui fait que nous sommes assez heureux pour les posseder;
cent fois plus estimables à cet égard que l'espece chienne, que bien
des gens cependant n'ont pas honte d'élever au-dessus d'eux. Les
Chiens ne s'attachent à nous, que parcequ'ils mouroient sans notre
secours. Qu'on les examine bien; humiliez par la bassesse de leur
condition, il n'y a sorte d'affronts, de mauvais procedez qu'ils
n'endurent. Quelle différence! Dans le Chien le plus parfait on ne
trouve qu'un esclave fidèle; dans son Chat on possede un ami amusant,
dont l'attachement n'a rien que de volontaire; dont tous les momens
qu'il vous donne sont autant de sacrifices de cette liberté & de
cette souplesse qui ne bornent ni son sejour, ni ses inclinations
<2>.

Mais il faut encore les envisager par des qualitez bien supérieures.
Pour peu qu'on fasse l'analyse de leurs sentimens, si j'ose
m'exprimer ainsi, quelle élevation n'y découvre-t-on pas? Rien ne les
étonne; rien ne leur en impose. Tout ce qui s'agite devient pour eux
un objet de badinage. Ils croyent que la nature ne s'occupe que de
leur divertissement. Ils n'imaginent point d'autre cause du
mouvement; & quand par nos agaceries nous excitons leurs postures
folâtres, ne semble-t-il pas qu'ils n'apperçoivent en nous que des
Pantomimes, dont toutes les actions sont autant de boufonneries?
Ainsi de part & d'autre on se donne la comedie; & nous divertissons,
tandis que nous croyons n'être que divertis.

Cette gayeté si naturelle aux Chats me fait souvenir de ce qu'on lit
de ces Rois du Turquestan <3>, qui ne se montroient jamais à leurs
sujets, ni à leur ennemis qu'avec des dehors de cette joye qui part
du fond de l'ame, & qui regardant ce bien comme le premier de tous,
prenoient par excellence le titre de Prince qui n'est jamais triste.

Un Chat se lasse-t-il du tumulte des Villes, les campagnes lui
presentent une nouvelle patrie, où la nature semble avoir prévû tous
ses besoins. Eh! que n'a-t-elle point fait pour lui cette nature?
Est-il un animal plus heureusement constitué? On n'apperçoit jamais
d'alteration dans sa santé; exempt de toute inquiétude, on ne le voit
point s'embarrasser des soins du lendemain. Quel avantage sur les
autres Animaux! La Prévoyance, toute estimable qu'elle a droit de
nous paroître, n'en est pas moins fille de la crainte; elle est une
de ces vertus qui supposent la misere de l'état de celui qui la
possede. Un Chien environné de tout ce que sa voracité lui rend de
plus précieux, ne jouit pas de cette quiétude qui constitue la vrai
bonheur; à l'instant même de sa satisfaction, il sent son indigence
prochaine; il va cacher avec défiance une partie de sa richesse. Le
Chat maître de sa situation, goûte dans le sein de l'abondance, le
plaisir pur de la tranquilité; son adresse & sa sobrieté lui sont des
garands toujours certains d'un avenir agréable.

On ne sçauroit leur reprocher, comme on feroit avec justice aux
Chiens, que leur commerce nous coute des soins & de la contrainte;
Philosophes dans le choix de leur habitation, il n'est aucun endroit
d'une maison qui ne leur paroisse une retraite agréable. L'heure des
repas leur est indifferente; dans les intervalles on ne craint point
qu'assujettis à la soif, la rage les fasse devenir l'effroi & la
destruction d'une famille qui les a élevez dans ses bras; ils n'y
apportent pas même la moindre incommodité. C'est par un murmure doux,
& qui semble n'être qu'une agacerie d'amitié, qu'ils s'expliquent
avec nous; ils ménagent ainsi, avec autant d'art que de prudence,
cette voix à laquelle ils donnent un effort si éclatant, quand ils se
retrouvent dans cette région où les hommes n'osent aller les
troubler; on peut enfin ne s'occuper d'eux que pour s'en amuser. Les
Chiens heureux seulement parcequ'ils sont nos esclaves, nous vendent
cependant leur servitude, & l'inutilité dont ils sont dans les
Villes; ils multiplient nos soins domestiques. Les Chats possesseurs
d'un bien être qui n'attend rien de nous, délivrent nos maisons des
animaux qui les détruisent <4>; ils nous prodiguent l'agrément de
leur commerce. Qu'on les reçoive dans l'intimité des familles, ils
n'y veulent jouer que le rôle d'animaux; ils n'exigent point des
égards que les hommes ne doivent qu'aux hommes, & nous épargnent la
honte de mettre au rang de nos occupations le soin de satisfaire
leurs besoins ou leurs caprices <5>.

S'ils étoient susceptibles d'amour propre, dans quels Animaux seroit-
il plus pardonnable? A examiner le jeu & l'harmonie qu'il y a dans
tous leurs membres, ne semble-t-il pas que la nature a donné une
attention particuliere à leur construction? Elle leur a fait un
avantage qui réussit toujours chez les hommes; c'est d'avoir ce qu'on
appelle une phisionomie. L'ensemble de leurs traits qui porte un
caractere de finesse & d'hilarité, & particulierement leurs
moustaches sont des dons qu'ils ne peuvent avoir reçus qu'à titre
d'agrémens. Le brillant dans les yeux si estimé encore parmi les
hommes, est assurément prodigué à l'espece chatte <6>. Nos yeux à
nous n'ont d'autre faculté que de nous faire appercevoir les objets
par le secours de la lumiere, & nous deviennent purement inutiles par
tout où elle n'existe plus. Ceux des Chats portent avec eux la
lumiere même. Le Soleil ou les clartez artificielles dont nous avons
un besoin indispensable dans presque toutes nos actions, ne sont pour 
eux qu'un spectacle; & tandis qu'arrêtez souvent dans nos projets les
plus interessans, nous nous impatientons jusqu'à temps que
l'obscurité cesse, les Chats amans s'entr'apperçoivent clairement
dans la goutiere; & plus heureux que nous, leurs yeux en cherchant
l'objet qu'ils aiment, leur suffisent pour le découvrir.

Ces qualitez lumineuses sont si dignes d'attention, qu'elles ont
mérité un éloge dans le livre d'un de nos plus celebres Academiciens
des Sciences <7>. Il ne balance point à honorer les yeux des Chats, &
ces étincelles qu'on voit briller quand on les frotte à rebrousse
poil <8>, du titre de phosphores naturels; cette remarque fera
connoître aux siecles avenirs que les Chats n'étoient pas inutiles
dans les Academies, & qu'ils y concouroient à la perfection des
Sciences.

Examinons à present leur caractere. Il est dangereux, si l'on en
croit l'opinion vulgaire; & cette erreur, quelque honte qu'elle fasse
à notre jugement, se trouve adoptée même par des personnes de bon
sens: on ne doit point s'en étonner; les gens d'esprit sont peuples à
bien des égards. C'est l'ouvrage d'une certaine portion de paresse,
qui reste toujours dans ceux même qui ont le plus de penchant à
s'instruire; & quelques-uns d'ailleurs ne se reprochent gueres de
leur credulité, quand leur vanité n'est point blessée de croire.

Comme nous avons déjà établi que les Chats sont capables
d'attachement & de prévenances dans la conduite qu'ils gardent avec
les hommes, pour peu que nous entrions dans le détail, nous
prouverons encore qu'ils ont toute la délicatesse de l'amitié: mais
on nous contestera que cette amitié soit constante, & qu'on puisse
compter sur elle; on ne manquera pas de se récrier contre leur patte
égratignante. C'est donc cette griffe tant reprochée dont il s'agit
de faire connoître la candeur & l'innocence; examinons d'abord sa
forme: elle est si aigue, & exige des Chats une si grande attention,
une dexterité si parfaite pour ne point gripper, que les gens qui
raisonnent le moins, en conviennent, quand ils disent que les Chats
font patte de velours. Cette façon de parler qui paroît n'être qu'un
rébus, est cependant une analyse très-fine de l'adresse admirable
avec laquelle il faut qu'un Chat se serve de sa patte pour que ses
ongles n'égratignent point. Voilà donc les Chats dans une perpetuelle
contrainte; & de quelle espece encore? contrainte qui demande une
étude d'autant plus gênante, qu'elle dérange absolument l'ordre &
l'action naturelle des ressorts de sa machine. C'est donc dans une
retenue, dans une attention continuelle que les Chats vivent avec
nous. Pour peu qu'on ouvrît les yeux sur cette situation, oseroit-on
ne pas sentir, ne pas avouer que l'attachement des Chats est le plus
flateur & le plus tendre que nous puissions inspirer? Il est vrai que
dans le cours de sa vie, un Chat aura peut-être une douzaine de
distractions: sa griffe reprendra malgré lui le jeu qui lui est
imposé par la nature; encore ne sera-ce que le transport d'une joye
involontaire, l'égratignûre d'ailleurs ne tombant jamais que sur des
mains méfiantes; cependant voilà les esprits qui se révoltent: on ne
lui tient plus aucun compte de sa vertu passée: on se déchaîne: on
oublie tout ce qu'il en coute à un Chat, pour ne vous pas égratigner
plus souvent; quelle injustice! quelle ingratitude! Un ami amusant,
délicat, a passé sa vie à se contraindre pour vous, & vous ne
pardonnerez pas à son amitié quelques momens de distraction? La
societé pourroit-elle s'entretenir parmi les hommes, s'ils
regardoient avec la même severité, avec cet esprit pointilleux, les
coups de griffe, (si je puis m'exprimer ainsi,) qu'ils s'entredonnent
& presque toujours volontairement, dans le cours de leur liaison &
même de leur amitié? Ce petite manque d'égalité dans la conduite des
Chats, loin de nous indisposer contre eux, est une morale en action
qui devroit ne nous les faire envisager que comme des animaux autant
capables de nous instruire que de nous amuser.

Tranquilisons-nous, Madame; nous verrons un jour le mérite des Chats
generalement reconnu. Il est impossible que dans une nation aussi
éclairée que la nôtre, la prévention, à cet égard, l'emporte long-
temps encore sur un sentiment aussi raisonnable. N'en doutez point,
dans les societez, aux spectacles, aux promenades, au Bal, dans les
Academies même, les Chats seront reçus ou plutôt recherchez. Il est
impossible qu'on ne parvienne point à sentir que dans son Chat on
possede un ami de très-bonne compagnie, un Pantomime admirable, un
Astrologue né, un Musicien parfait, enfin l'assemblage des talens &
des graces; mais nous ne pouvons encore déterminer bien précisément
quand arrivera ce siecle qui sera si legitimement comparé au siecle
d'or: il faudra que la raison ait détruit l'ouvrage du préjugé, & les
progrès de la raison ne sont point rapides, aux ménagemens qu'elle
garde avec les hommes, quand elle les conduit. Il semble qu'elle
craigne de leur faire appercevoir que c'est elle qui les entraîne;
cela est bien humiliant pour l'humanité, & bien contraire aux
interêts des Chats.

J'ai l'honneur d'être, &c.



Notes à L'Onzième Lettre
1. Les Allains, les Vendalles, & les Sueves, amateurs de la liberté,
ne connoissent point de simbole plus propre à la representer que le
Chat; aussi portoient-ils d'or au Chat de sable. Method. Favyn. Hist.
de Navarre, l. 1. pag. 34.
Le Chat, en terme de Blazon, se dit Effarouché, lorsqu'il est
rempant; mais lorsqu'il a le train de derriere plus haut que la tête,
on l'appelle Herissoné.
Felis efforata, Felis erecta.
2. Cet agrément du commerce des Chats devient de jour en jour plus
reconnu à Paris; ils commencent à y trouver communément les mêmes
égards qu'on a pour eux dans le Levant; on feroit une très-longue
liste de ceux qui y passent une vie délicieuse. Madame la Princesse
de Bouillon en a deux qui peuvent assurément voir sans en être
jaloux, la condition des plus heureux Chats de l'Asie.
3. Bibliot. Orientale.
4. Feles quidem quo silentio ... quam occulto speculatu in Musculos
exiliunt. Plin. lib. XI. cap. LXXXIII. <10.202; X, LXXIII, anglice>.
5. A quel souci, dit Montagne, en parlant des Chiens, ne nous
démettons-nous point pour leur commodité? Il ne me semble point que
les plus abjets serviteurs fassent volontiers pour leurs Maîtres ce
que les Princes s'honorent de faire pour ces Bêtes. pag. 277. ch. 2.
l. 2. <II. cap. 12>
6. Nocturnorum Animalium velut Felium in tenebris fulgent, radiantque
oculi. Plin. lib. XI. cap. XXVI. <XI.lv (xxxvii).151; anglicè,
XI.xxxvii>
7. M. Lemery, Traité de Chymie.
8. Alios audivi se in frictione nigra Felis à dorso Bellua flammas
executere solitos; le texte est ainsi, Fortunius luctus de Lucernis.
pag. 262.



EPITAPHE D'UN CHAT.


Illustration: Sarcophage de la chatte du Prince Royal Egyptien
Tutmosis, nommé Ta-Miou.

MAINTENANT le vivre me fâche;
Et afin, Magny, que tu sçache,
Pourquoi je suis tant éperdu,
Ce n'est pas pour avoir perdu
Mes anneaux, mon argent, ma bourse;
Et pourquoi est-ce donques? pour ce
Que j'ai perdu depuis trois jours
Mon bien, mon plaisir, mes amours.
Et quoi? ô souvenance gréve!
A peu que le cœur ne me creve,
Quand j'en parle, ou quand j'en écris:
C'est Belaud mon petit Chat gris:
Belaud, qui fut par avanture
Le plus bel œuvre de que Nature
Fit onc en matiere de Chats:
C'étoit Belaud la mort aux Rats,
Belaud, dont la beauté fut telle,
Qu'elle est digne d'être immortelle.
    Donques Belaud premierement
Ne fut pas gris entierement,
Ni tel qu'en France on les voit naître;
Mais tel qu'à Rome on les voit être.
Couvert d'un poil gris argentin,
Ras & poli comme satin,
Couché par ondes sur l'eschine,
Et blanc dessous comme un hermine:
    Petit museau, petites dents,
Yeux qui n'étoient point trop ardents;
Mais desquels la prunelle perse,
Imitoit la couleur diverse
Qu'on voit en cet arc pluvieux,
Qui se courbe au travers des Cieux.
    La tête à la taille pareille,
Le col grasset, courte l'oreille,
Et dessous un né ébenin,
Un petit mufle lyonnin,
Au tour duquel étoit plantée
Une barbelette argentée,
Armant d'un petit poil folet
Son musequin damoiselet.
    Jambe gresle, petite patte,
Plus qu'une moufle delicate;
Sinon alors qu'il degaînoit
Cela, dont il égratignoit:
La gorge douillette & mignonne,
La queue longue à la guenonne,
Mouchetée diversement
D'un naturel bigarement:
Le flanc haussé, le ventre large,
Bien retroussé dessous sa charge,
Et le dos moyennement long,
Vrai sourian, s'il en fut ong.
    Tel fut Belaud, la gente Bête,
Qui des pieds jusques à la tête,
De telle beauté fut pourvû,
Que son pareil on n'a point vû.
O quel malheur! ô quelle perte,
Qui ne peut être recouverte!
O quel deuil mon ame en reçoit!
Vraiment la mort, bien qu'elle soit
Plus fier qu'un ours, l'inhumaine,
Si de voir, elle eût pris la peine,
Un tel Chat, son cœur endurci
En eût eu, ce croi-je, merci:
Et maintenant ma triste vie
Ne haïroit de vivre l'envie.
    Mais la cruelle n'avoit pas
Goûté les folâtres ébas
De mon Belaud, ni la souplesse
De la gaillarde gentillesse:
Soit qu'il sautât, soit qu'il gratât,
Soit qu'il tournât, ou voltigeât
D'un tour de Chat, ou soit encores,
Qu'il print un Rat, & or & ores
Le relâchant pour quelque temps
S'en donnât mille passe-temps.
    Soit que d'une façon gaillarde
Avec sa patte fretillarde,
Il se frottât le musequin;
Ou soit que ce petit coquin
Privé sautelât sur ma couche,
Ou soit qu'il ravît de ma bouche,
La viande sans m'outrager,
Alors qu'il me voyoit manger;
Soit qu'il fît en diverses guises
Mille autres telles mignardises.
    Mon Dieu! quel passe-tems c'étoit
Quand ce Belaud vire-voltoit,
Folâtre au tout d'une pelotte?
Quel plaisir, quand sa tête sotte
Suivant sa queue en mille tours,
D'un roüet imitoit le cours!
Ou quand assis sur le derriere
Il s'en faisoit une jarretitere
Et montrant l'estomac velu,
De panne blanche crespelu,
Sembloit, tant sa trogne étoit bonne,
Quelque Docteur de la Sorbonne;
Ou quand alors qu'on l'animoit,
A coups de patte il escrimoit,
Et puis appaisoit sa colere,
Tout soudain qu'on lui faisoit chere.
    Voilà, Magny, les passe-temps,
Où Belaud employoit son temps;
N'est-il pas bien à plaindre donques?
Au demeurant tu ne vis onques
Chat plus adroit, ni mieux appris
A combattre Rats & Souris.
    Belaud sçavoit mille manières
De les surprendre en leurs tesnières,
Et lors leur falloit bien trouver
Plus d'un pertuis, pour se sauver;
Car onques Rat, tant fût-il vite,
Ne se vit sauver à la fuite
Devant Belaud; au demeurant
Belaud n'étoit pas ignorant:
Il sçavoit bien, tant fut traitable,
Prendre la chair dessus la table,
J'entens, quand on lui presentoit,
Car autrement il vous grattoit,
Et avec la patte friande
De loin muguetoit la viande.
    Belaud n'étoit point mal-plaisant,
Belaud n'étoit point mal-faisant,
Et ne fit oncq; plus grand dommage
Que de manger un vieux fromage,
Une linotte & un pinson
Qui le fâchoient de leur chanson;
Mais quoi, Magny, nous-mêmes hommes
Parfaits de tous points nous ne sommes.
    Belaud n'étoit point de ces Chats,
Qui nuit & jour vont au pourchats,
N'ayant souci que de leur panse:
Il ne faisoit si grand' dépense,
Mais étoit sobre à son repas
Et ne mangeoit que par compas.
    Aussi n'étoit-ce sa nature
De faire par-tout son ordure,
Comme un tas de Chats, qui ne font
Que gâter tout par où ils vont.
Car Belaud, la gentille bête,
Si de quelque acte moins qu'honnête,
Contraint, possible il eût été,
Avoit bien cette honnêteté
De cacher dessous de la cendre
Ce qu'il étoit contraint de rendre.
    Belaud me servoit de joüet;
Belaud ne filoit au roüet,
Gromelante une letanie
De longue & fâcheuse harmonie;
Ains se plaignoit mignardement
D'un enfantin miaudement.
    Belaud (que j'aye souvenance)
Ne me fit oncq; plus grand' offense
Que de me réveiller la nuit,
Quand il entroyoit quelque bruit
De Rats qui rongeoient ma paillasse:
Car lors il leur donnoit la chasse,
Et si dextrement les happoit,
Que jamais un n'en échappoit;
Mais, las, depuis que cette fiere
Tua de sa dextre meurtriere
La sure garde de mon corps,
Plus en sureté je ne dors:
Et or, ô douleurs non pareilles!
Les Rats me mangest les oreilles:
Même tous les vers que j'écris,
Sont rongez de Rats & Souris.
    Vraiment les Dieux sont pitoyables
Aux pauvres humains miserables
Toujours leur annonçant leurs maux,
Soit par la mort des animaux,
Ou soit par quelqu'autre présage,
Des Cieux le plus certain message.
    Le jour que la sœur de Cloton
Ravit mon petit peloton,
Je dis, j'en ai bien souvenance,
Que quelque maligne influence
Menaçoit mon chef de là haut,
Et c'étoit la mort de Belaud:
Car quelle plus grande tempête
Me pouvoit foudroyer la tête!
Belaud étoit mon cher mignon,
Belaud étoit mon compagnon,
A la chambre, au lit, à la table;
Belaud étoit plus accointable
Que n'est un petit Chien friand,
Et de nui n'alloit point criand
Comme ces gros Marcous terribles,
En longs miaudemens horribles:
Aussi le petit Mitouard
N'entra jamais en Matouard:
Et en Belaud, quelle disgrace!
De Belaud s'est perdu la race.
    Que plaît à Dieu, petit Belon,
Que j'eusse l'esprit assez bon,
De pouvoir en quelque beau stile
Blasonner ta grace gentile,
D'un vers aussi mignard que toi:
Belaud, je te promets ma foi,
Que tu vivrois, tant que sur terre
Les Chats aux Rats feront la guerre.
Par DUBELLAY, Gentil-homme Angevin. 1568.

Quelle carriere pour découvrir des sujets de morale, que la conduite
des Chats! M. de la Fontaine a-t-il besoin de peindre un beau naturel
que les occasions séduisantes peuvent corrompre? veut-il nous mettre
en garde contre nous-mêmes, quoique nous suivions le sentier de la
vertu? un Chat lui fournit le sujet de son apologie.



LE CHAT ET LES DEUX MOINEAUX – FABLE
Par A M. le Duc de Bourgogne

UN Chat contemporain d'un fort jeune Moineau,
Fut logé près de lui dès l'âge du berceau,
La cage, le panier avoient mêmes Penates;
Le Chat étoit souvent agacé par l'Oiseau;
L'un s'escrimoit du bec, l'autre jouoit des pattes;
Ce dernier toutefois épargnoit son ami,
Ne le corrigeoit qu'à demi:
Il se fut fait un grand scrupule
D'armer de pointes sa ferule;
Le Passereau moins circonspect,
Lui donnoit force coups de bec;
En sage & discrette personne
Maître Chat excusoit ces jeux.
Entre amis il ne faut jamais qu'on s'abandonne
Aux traits d'un courroux serieux;
Comme ils se connoissent tous deux dès leur bas âge,
Une longue habitude en paix les maintenoit,
Jamais en vrai combat le jeu ne se tournoit:
Quand un Moineau du voisinage
S'en vint les visiter, & se fit compagnon
Du petulant Pierot & du sage Raton;
Entre les deux oiseaux il arriva querelle,
Et Raton de prendre parti;
Cet inconnu, dit-il, nous la vient donner belle,
D'insulter ainsi notre ami:
Le moineau du Voisin viendra manger le nôtre!
Non de par tous les Chats; entrant lors au combat
Il croque l'étranger; vraiment, dit maître Chat,
Les Moineaux ont un goût exquis & delicat;
Cette reflexion fit aussi croquer l'autre.
Quelle morale puis-je inferer de ce fait?
Sans cela toute fable est un œuvre imparfait,
J'en crois voir quelques traits; mais leur ombre m'abuse,
Prince, vous les aurez incontinent trouvez;
Ce sont des jeux pour nous, & non pas pour ma Muse,
Elle & ses sœurs n'ont pas l'esprit que vous avez.




LE RENARD ET LE CHAT - FABLE
De le Chevalier de S. Gilles.

IL n'est rien tel que d'avoir de l'esprit,
Dit un Renard; pour moi, sans contredit,
J'en ai bien plus qu'aucune autre pecore,
Et sans mentir je puis compter encore
Deux cens bons tours que j'ai mis par écrit;
Moi, dit le Chat, j'en sçai pour mon profit
Un merveilleux que ma mere m'apprit;
Content du mien, tous les autres j'ignore;
Il n'est rien tel.
Dans ces instans l'un & l'autre entendit
Un bruit de Chiens, l'un & l'autre partit,
Le Matou grimpe au haut d'un Sicomore,
L'autre est en proye au Chien qui le dévore:
Point de finesse où le bon sens suffit.
Il n'est rien tel.




CORRESPONDANCE DE TATA ET GRISETTE

Epitre de TATA, chat de Madame la Marquise de Monglat, à GRISETTE,
chatte de Madame Deshouillières.
J'AI reçû votre compliment;
Vous vous exprimez noblement,
Et je voi bien dans vos manières
Que vous méprisez les gouttières.
Que je vous trouve d'agrémens!
Jamais Chatte ne fut si belle;
Jamais Chatte ne me plus tant:
Pas même la chatte fidelle
Que j'aimois uniquement.
Quand vous m'offrez votre tendresse,
Me parlez-vous de bonne foi?
Se peut-il que l'on s'interesse
Pour un malheureux comme moi?
Hélas! que n'êtes-vous sincere?
Que vous me verriez amoureux!
Mais je me forme une chimere;
Puis-je être aimé? puis-je être heureux?
Vous dirai-je ma peine extrême?
Je suis réduit à l'amitié,
Depuis qu'un jaloux sans pitié
M'a surpris aimant ce qu'il aime.
Epargnez-moi le récit douloureux
De ma honte & de sa vengeance;
Plaignez mon destin rigoureux.
Plaindre les maux d'un malheureux,
Les soulage plus qu'on ne pense;
Ainsi je n'ai plus de plaisirs.
Indigne d'être à vous, belle & tendre Grisette,
Je sens plus que jamais la perte que j'ai faite,
      En perdant mes desirs,
   Perte d'autant plus déplorable
      Qu'elle est irréprarable.

REPONSE DE GRISETTE A TATA
COMMENT osez-vous me conter
Les pertes que vous avez faites?
En amour c'est mal debuter,
Et je ne sçai que moi qui voulût écouter
Un pareil conteur de fleurettes.
Ha! fy (diroient nonchalemment
Un tas de Chattes précieuses)
Fy, mes cheres, d'un tel amant;
Car si j'ose, Tata, vous parler librement,
Chattes aux airs panchez sont les plus amoureuses.
Malheur chez elles aux Matous
Aussi disgraciez que vous.
Pour moi qu'un heureux sort fit naître tendre & sage,
Je vous quitte aisément des solides plaisirs;
Faisons de notre amour un plus galant usage:
Il est un charmant badinage,
Qui ne tarit jamais la source des desirs.
Je renonce pour vous à toutes les gouttières,
Où (soit dit en passant) je n'ai jamais été;
Je suis de ces Minettes fières,
Qui donnent aux grands airs, aux galantes manières.
Hélas! Ce fut par-là que mon cœur fut tenté,
Quand j'appris ce qu'avoit conté
De vos appas, de votre adresse
Votre incomparable Maitresse.
Depuis ce dangereux moment,
Pleine de vous autant qu'on le peut être,
Je fis dessein de vous faire connoître
Par un doucereux compliment
L'amour que dans mon cœur ce récit a fait naître.
Vous m'avez confirmé par d'agréables vers
Tout ce qu'on m'avoit dit de vos talens divers.
Malgré votre juste tristesse,
On y voit, cher Tata, briller un air galant,
Les miens répondront mal à leur délicatesse:
Ecrire bien n'est pas notre talent;
Il est rare, dit-on, parmi les hommes même.
Mais de quoi vais-je m'allarmer?
Vous y verrez que je vous aime,
C'est assez pour qui sçait aimer.


REPONSE DE TATA A GRISETTE
GRISETTE, avec raison je suis charmé de vous,
Vous avez de l'esprit plus que tous les Matous;
Jamais, à ce qu'on dit, Chatte ne fut mieux faite:
Mais ceci soit dit entre nous,
N'êtes-vous point un peu coquette?
Vous pouvez l'avouer, sans paroître indiscrete.
Le mal n'est pas grand en effet;
Et, s'il faut tout dire, Grisette,
Moi-même franchement je suis un peu coquet,
Malgré la perte que j'ai faite.
On peut bien sans amour écrire galamment,
Quand on a comme vous tant de belles lumières.
Mais, croyez-moi, pour parler sçavamment,
Sur-tout en certaines matières,
Il faut avoir frequenté les gouttières;
On ne devient pas habile autrement.
Apres tout, c'est une foiblesse
A nous de n'oser coquetter:
Sur ce point pourquoi nous flatter?
Les Matous coquettent sans cesse,
C'est-là leur vrai talent; à quoi bon le cacher?
Il n'est point de Chatte Lucrece,
Et l'on ne vit jamais de prude en notre espece;Cela soit dit sans
vous fâcher.
Coquettons, cherchons à nous plaire,
Puisque le sort le veut ainsi;
En un mot, aimons-nous, nous ne sçaurions mieux faire;
Vous avez de l'esprit; j'en ai sans doute aussi;
Je croi que je suis votre affaire.
Avec moi votre honneur ne court aucun danger,
C'est un malheur dont quelquefois j'enrage,
Et c'est pour vous, Grisette, un petit avantage;
Car, s'il est vrai que vous soyez si sage,
Je n'aurois pû vous engager.
Ah! vous m'entendez bien, mais changeons de langage,
Je pourrois vous desobliger.
Eh bien, ma chere Grisette,
Etablissons un commerce entre nous;
Foi de Matou, vous serez satisfaite
Des respects que j'aurai pour vous.


REPONSE DE GRISETTE A TATA
LORSQUE j'abandonne pour vous
De charmans, de tendres Matous,
Quand je pense établir une amitié parfaite,
Car c'est tout ce que l'on peut établir entre nous,
Pourquoi m'appellez-vous coquette?
La réprimande est indiscrette;
D'une bizarre humeur elle paroît l'effet:
Est-ce, sur le nom de Grisette,
Que vous me soupçonnez d'avoir le cœur coquet?
Mon nom ne convient pas à l'air dont je suis faite.
Quoi! pour écrire galamment,
Pour avoir dans l'esprit quelques vives lumières,
Falloit-il assurer qu'on ne peut sçavamment
Parler sur certaines matières,
Sans avoir couru les gouttières?
Chats connoisseurs en jugent autrement.
Mais quand même on auroit quelque douce foiblesse,
Est-ce avec vous, hélas! qu'on voudroit coquetter;
Vous aimez trop à vous flatter.
Il est temps que votre erreur cesse,
Elle m'outrage enfin, pourquoi vous le cacher?
S'il n'est point de Chatte Lucrece,
Il n'est point de Tarquins, Tata, de votre espece,
Cela soit dit, sans vous fâcher.
Quand un Chat, comme vous, se propose de plaire,
Il devroit en user ainsi,
Des jaloux soupçons se défaire,
Et de ses airs grondeurs aussi,
Sans cela, Tata, point d'affaire.
Je ne veux point du tout m'aller mettre en danger
D'entendre tous les jours dire morbleu j'enrage:
Il n'en faudroit pas davantage
Pour me rebuter d'être sage;
Et souvent par dépit on se peut engager
A quelque bagatelle au de-là du langage,
Ceci soit dit encore, sans vous desobliger.
Adieu, Tata, foi de Grisette,
Mais de Grisette comme nous,
Je ne suis pas plus satisfaite
De votre Lettre que de vous.

REPONSE DE GRISETTE A COCHON,
Chien du Maréchal de Vivonne.
ON auroit bien connu, sans que vous l'eussiez dit,
Que vous êtes sorti de la race cinique;
L'air dont vous répondez à ce qu'on vous écrit,
En est une preuve authentique;
Vous ne mordez pas mal; pour vous rien n'est sacré;
Devant vous rien ne trouve grace;
Vous déchirez tout, & malgré
De vingt siecles le long espace,
Du beau talent de votre race
Vous n'avez point dégeneré:
Mais qu'il soit véritable, ou qu'il soit apocrise,
Que vous soyez des descendans
De ces Philosophes mordans,
Si vous avez de bonnes dents,
Nous n'avons pas mauvaise griffe;
Cependant, comme j'aime à n'en jamais user,
Si vous vouliez bien vous défaire
De certaine hauteur qui ne me convient guère,
Je pourrois avec vous quelquefois m'amuser.
Vous me croyez peut-être une Chatte vulgaire:
Je m'en vais vous desabuser.
Si pour ayeux vous comptez Diogene,
Cratès, & tous les autres Chiens,
Moi, que vous méprisez, je compte pour les miens,
Tous les Dieux dont la Fable est pleine.
Quand les Titans audacieux
Risquerent follement d'escalader les Cieux,
Le Dieu qui lance le tonnerre,
Incertain du succès d'une insolente guerre,
Voulut que Déesses & Dieux
Quittassent le Ciel pour la terre;
Dont, soit dit en passant, ils furent tous joyeux:
Entre tous les pays l'Egypte fut choisie.
Là, sous de différentes peaux,
Sous de jolis, de laids museaux,
Se cacherent un temps les bûveurs d'ambroisie.
L'un étoit Bœuf, l'autre étoit Ours;
L'autre d'un beau plumage emprunta la parure:
Une Chatte fut la figure
Que prit la Reine des Amours;
Et comme elle est bonne Princesse,
Pour éviter oisiveté,
Elle contenta la tendresse
D'un jeune Chat épris de sa beauté,
Tant qu'enfin la belle Déesse
Fit des Chatons en quantité.
C'est de cette source divine
Que je tire mon origine.
Qui de nous deux, Cochon, dites la vérité,
Doit se piquer de qualité?
Ce discours vous déplaît peut-être.
Parlons de votre esprit, vous en faites paroître
Dans tout ce que vous écrivez.
Mais est-il à vous seul cet esprit qui sçait plaire?
Et ne devez-point à votre Secretaire
Tant de brillans endroits si finement trouvez?
Entre nous, Cochon, je soupçonne
Qu'un tel Secretaire vous donne
Plus d'esprit que vous n'en avez.
Je connois son tour, ses manières
Vives, charmantes, singulières.
Apollon, ne fait pas des Vers plus élevez:
Pour moi, je n'ai que mes seules lumières;
Je vous l'apprens, si vous ne le sçavez;
Et que je ne cours point les toits, ni les gouttières:
Jamais cris aigus, scandaleux,
Ne sont sortis de ma modeste gueule.
Lorsque l'Amour me fait sentir ses feux,
Ce n'est qu'à ma Maitresse seule
Que j'ose confier mes secrets amoureux.
Alors sensible aux tourmens que j'étale,
D'un Chat digne de moi sa bonté me régale;
Cela s'appelle-t-il un destin malheureux?
Si ce Maréchal qui vous aime,
Vouloit pour vous faire de même;
Si ce véritable Heros,
Qui seul a plus d'esprit & de valeur que trente,
Lorsque l'Amour trouble votre repos,
Offroit à vos desirs une Chienne charmante,
On ne vous verroit point réduit
A la nécessité d'idolatrer sans fruit
Une Maitresse égratignante.


REPONSE DE GRISETTE A COCHON.
JAMAIS Chien n'eut tant de sçavoir,
Jamais Chien n'eut tant d'éloquence,
Tant d'esprit, tant d'amour que vous en faites voir.
Veuillent les Immortels, auteurs de ma naissance,
Soutenir contre vous mon chancellant devoir.
Ils exaucent mes vœux, & déja je commence
A sentir dans mon cœur l'effet de leur secours.
Je vous vois des défauts qui vont rompre le cours
D'un feu, qui m'auroit pû couter mon innocence:
Oui, je remarque en vous un défaut furieux;
En est-il un plus grand que l'indigne foiblesse,
Qui vous fait renoncer à vos doctes Ayeux?
Il vous seroit plus glorieux
Qu'on crut qu'avec leur sang vous avez leur sagesse,
Que de puiser votre noblesse
Dans la source du sang des Dieux;
Semblable à ces humains, dont la vaine folie
Est de traîner d'illustres noms,
Et qu'à prix d'argent on allie
Aux plus éclatantes Maisons,
Dont l'antique Histoire est remplie,
Découvrent-ils des noms plus grands?
Un fourbe Genéalogiste
D'eux, à ces noms trouve une piste;
Comme ils changent d'habits, ils changent de parens.
Chez eux l'orgueil domine, & non pas la nature.
Je connois leurs défauts mieux qu'ils ne font les miens;
Mais je ne sçavois pas, Cochon, je vous le jure,
Qu'il fut des d'Oziers chez les Chiens;
A-peu-près voilà votre histoire:
Hier Cynique, aujourd'hui Dieu;
Vous êtes dans les Cieux, aux bords de l'onde noire,
Et sur terre, en troisième lieu;
Cela n'est pas facile à croire.
Quoi! vous seriez tout-à-la-fois
Le grand Chien dont l'ardeur nous brûle?
Le laid Chien à la triple voix?
Le gros Chien dont je fais scrupule
D'écouter les tendres abois?
Vous parois-je assez bête, ou bien assez credule,
Pour croire qu'un Chien en soit trois?
Lorsque je vous contai la galante avanture
Qu'eut Venus sur les bords du Nil,
Je n'eus point, comme vous, recours à l'imposture;
Je ne prouve pas bien, dites-vous, qu'en droit fil
Je sois de la Mere des Graces;
Quelle preuve vous en faut-il?
Passons-nous des Contrats qui des premières Races
Jusqu'à nous conservent les traces;
Je ne puis donc avoir pour moi
Que la seule Mytologie.
Quel livre est plus digne de foi,
Qu'un livre qui contient en soi
La premiere Théologie?
Si parmi les celestes feux
Qui reglent le sort de chaque être,
On voit votre espece paroître,
N'en soyez pas plus orgueilleux.
L'Asne de l'yvrogne Silene,
Le Bouc sale & puant, le Scorpion hideux,
Et mille monstres affreux
Font, comme elle, briller la lumineuse plaine.
Mais, Cochon, montrez-moi quelqu'un de parmi vous,
Dont on ait cru la cervelle assez saine,
Pour lui donner la forme humaine,
Comme les Dieux ont fait pour nous.
Jadis un jeune fou possedoit une Chatte,
Pour qui l'histoire dit qu'il prit beaucoup d'amour;
Il ne se passoit pas un jour
Qu'il ne baisât cent fois & sa gueule & sa patte,
De cet étrange amour c'étoit-là tout le fruit;
Et comme il faut quelqu'autre chose,
Ce pauvre Amant se vit réduit
A demander aux Dieux une métamorphose.
Il n'épargna ni soins, ni pleurs, ni revenus,
Pour se rendre Venus propice.
Le celebre Temple d'Erice
Fuma de plus d'un sacrifice.
Il fit tant enfin que Venus,
Par excès de pitié pour sa bizarre flamme,
De sa Chatte fit une femme.
N'allez pas en Chien ignorant
Croire encor que j'impose à la belle Déesse;
De l'honneur fait à mon espece,
Je donne Esope pour garant.
Mais oublions tous deux notre Race immortelle.
Finissons, Cochon, j'y consens,
Une si fameuse querelle;
Soyez pour moi tendre & fidelle.
Malgré les Dieux, je cede au trouble que je sens.
Que les galans propos, que les jeux innocens
Naissent chez nous d'une tendresse
Que ne soutiendra point le commerce des sens.
Allons ensemble, allons sans cesse
Cueillir aux rives du Permesse
De ces fleurs qui durent toujours.
Couronnons-en ce Maître incomparable,
Dont le divin Genie embellit vos discours;
Et laissons dans le monde un souvenir durable
De nos singuliers Amours.



TRAGEDIE


Illustration: Scène de la Tragédie
Acteurs.
GRISETTE, Chatte de Madame Deshouillières, Amante de Cochon.
MIMY, Chat de Mademoiselle Deshouillières, Amant de Grisette.
MARMUSE, Chat de Madame Deshouillières, confident de Mimy.
CAFAR, Chat des Minimes de Chaillot, Député des Chats du Village.
L'AMOUR.
Troupe de Chats du Voisinage.

La Scene est à Paris dans la maison de Madame Deshouillières. Le
Theâtre s'ouvre, & represente une Terasse de plein pied aux
Gouttières.

SCENE I.
MIMY, MARMUSE, Chœur de Chats du Voisinage.
MIMY.
JE ne puis souffrir les rigueurs dont Grisette
Paye mes soins & mon tourment.
Pour Cochon, tu le sçais, l'ingrate me maltraite;
Ciel, quel déreglement!
Une Chatte choisir un Chien pour son amant:
Conçois-tu bien, mon cher Marmuse,
L'excès des peines que je sens?
Depuis deux ans
Un vilain Chien possede un cœur qu'on me refuse.

MARMUSE.
A votre desespoir, Mimy,
Je ne puis exprimer combien je suis sensible,
J'ai vers la belle gloire une pente terrible;
Et de plus je suis votre ami,
Croyez-moi, quittez une Chatte
Assez peu délicate,
Pour préferer un Chien au plus parfait des Chats.

MIMY.
Je ne sçaurois cesser d'adorer ses appas;
Mais il faut aujourd'hui que ma vengeance éclate;
Ami, ne m'abandonne pas,
Viens m'aider à punir une maîtresse ingrate.

MARMUSE.
Quand il faut vous servir, pour moi rien n'est sacré;
Allons, je vous offre ma pate,
Disposez-en à votre gré.

SCENE II.
MIMY, MARMUSE, CAFAR, Chœur de Chats du Voisinage.
CAFAR.
APPRENEZ, beaux Matoux, une grande nouvelle,
Cochon vient de perdre le jour;
Une rage affreuse & cruelle
A Grisette a ravi l'objet de son Amour.

MARMUSE.
Le cœur de Grisette
Est donc à louer;
Avec la Coquette
Qui veut se jouer?
Pour moi qui me pense
Un Chat d'importance
Je ne ferai rien
Qui vous fasse dire
Que mon cœur aspire
Aux restes d'un Chien.

MIMY.
Quelle main favorable a lavé notre injure
Dans le sang de ce Chien maudit?
Cafar, faites-nous le récit
De cette agréable avanture.

MARMUSE.
Ne va pas imiter le stile triomphant
D'un genre de mortels que Beaux Esprits on nomme,
La Mouche entre leurs mains devient un Elephant;
Et l'on pourroit aller de Paris jusqu'à Rome,
Avant qu'ils eussent dit le chagrin d'un enfant
A qui l'on dérobe une pomme.

CAFAR.
Je n'ai garde d'être si sot.
Un Village ici-près qu'on appelle Chaillot,
Agréable, abondant, vaste, peuplé tout comme ....

MARMUSE.
Justement, t'y voilà, nous pouvons faire un somme,
Avant que nous soyons à la mort de Cochon,
Harangeur fastueux, dont l'éloquence assomme,
Puisse-t'on de ta peau bien-tôt faire un manchon.

CAFAR, à Mimy.
Ce fou vous est-il nécessaire?

MIMY.
Ne vous amusez pas à ses emportemens.

CAFAR.
Sçachez donc que depuis un temps
Chaillot est devenu le séjour ordinaire
D'un Maréchal vaillant comme défunt Cæsar,
Sage comme un Caton, sçavant comme un Homere ....

MARMUSE.
Alte-là, mon ami Cafar,
L'éloge n'est pas ton affaire;
Nous connoissons ce Maréchal,
Ce qu'il a fait, ce qu'il peut faire,
Et nous l'aimons, foi d'animal.

CAFAR, à Mimy.
Ne voulez-vous pas faire taire
Ce petit fripon de Matou?

MIMY, à Marmuse.
Ah! Marmuse, écoutez, si vous voulez me plaire.

MARMUSE.
Qu'il me soit donc permis de baailler tout mon sou.

CAFAR.
Cochon trop orgueilleux des faveurs de son Maître,
De tous les autres Chiens attirant le courroux:
C'en est trop, dirent-ils, vengeons-nous, vengeons-nous;
Il faut nous défaire d'un traître.
La rage à cet instant vint s'offrir devant eux:
Qu'un de vous aujourd'hui, dit-elle, me reçoive,
Sans qu'on s'en apperçoive,
Je punirai cet orgueilleux.
Citron, sans tarder davantage,
Ouvre toute son ame à la cruelle rage;
D'abord ce Chien adroit
Parcourut le Village,
Puis vint prendre Cochon par un vilain endroit,
Et l'envoya là-bas tout droit.

MIMY.
La fortune pour nous devient donc favorable;
Ce Chien, ce Rival redoutable,
Pour qui nos tendres soins ont été négligez,
A subi des Destins l'arrêt irrévocable;
Mais peut-être les maux dont l'Amour nous accable
N'en seront pas plus soulagez.
Grisette pleurera ses plaisirs dérangez.
Quand on aime, est-ce un avantage,
De voir du fier objet, à qui l'on rend hommage,
Les beaux yeux toujours affligez?

CHŒUR DE CHATS.
Miaou, miaou, nous sommes tous vengez.

MARMUSE, à Mimy.
Au lieu de vous répandre en de belles paroles,
Nous ferions mieux d'aller à pas bien ménagez
Dérober là-bas quelques soles,
Ou de certains chapons, de graisse tout chargez,
Que je sçai qu'on n'a pas mangez.

MIMY.
Marmuse, un autre soin m'occupe.

MARMUSE.
En Heros de Roman, comme une franche dupe,
Cher ami vous vous érigez.

CHŒUR DE CHATS.
Miaou, miaou, nous sommes tous vengez.

SCENE III.
GRISETTE, MIMY, MARMUSE, CAFAR, Chœur de Chats du Voisinage.

GRISETTE.
CRUELS Matous, qu'osez-vous dire?
Songez-vous que vous m'outrager?

CHŒUR DE CHATS.
Miaou, miaou, nous sommes tous vengez.

GRISETTE.
A mes cruels ennuis je ne sçaurois suffire,
Mon juste desespoir va finir mes malheurs,
Miaou, miaou, coulez, coulez mes pleurs
Malgré la haine naturelle,
Que le Ciel en naissant imprima dans nos cœurs:
Cochon desarma mes rigeurs;
Et je perdis pour lui le beau nom de cruelle;
Miaou, miaou, coulez, coulez mes pleurs.

MARMUSE.
Grisette, rougissez de vos folles douleurs.

CHŒUR DE CHATS.
Grisette, rougissez de vos folles douleurs.

GRISETTE.
Non, ce n'est point assez de pleurer ce que j'aime;
Son trépas demande le mien.
Mourons pour cet illustre Chien:
A ces manes errans immolons-nous nous-mêmes;
Non ce n'est point assez de pleurer ce que j'aime,
Son trépas demande le mien.

MIMY.
Ce n'est donc pas assez, Chatte injuste & barbare,
D'avoir trahi votre devoir,
Par une passion bizarre,
Quand la mort d'un rival rallume mon espoir,
Il faut encore me faire voir
Tout ce qu'à mon amour votre douleur prépare.
Craignez que cette pate .... ah! ma raison s'égare,
Je frissonne .... je meure ....

MARMUSE, à Mimy.
Bon soir.
A Grisette.
C'est un diable quand on l'irrite;
Ne vous exposez pas à son ardent couroux,
A contenter ses feux tout en lui vous invite;
Cochon n'avoit d'autre merite
Que celui d'être aimé d'un Heros & de vous.

GRISETTE.
Son choix autorisoit ma fatale foiblesse;
On sçait pour mon Amant la douleur qui le presse,
Mon cher Cochon étoit le plus beau des tou-tous.
Miaou, miaou.

MARMUSE.
Peste des Miaous.
Beauté capricieuse
Soyez un peu moins précieuse,
Le ridicule suit de bien près les grands goûts.
Cet assemblage de merveilles,
Ce Cochon, ce Chien tant aimé,
Etoit sans queue & sans oreilles;
Il fut, dit-on, sauvé de l'égout de Marseilles,
Et Cochon fut nommé,
Tant il avoit de l'air de cette bête immonde;
Il sortoit de sa gueule une certaine odeur,
Qui se faisoit sentir de cent pas à la ronde;
Il ne lui restoit plus qu'un œil distillateur:
C'étoit à cela près le beau Chien du monde.

GRISETTE, CHŒUR DE CHATS.
Grisette: Non, Cochon étoit fait pour enflamer un cœur.}
Chœur: Non, Cochon étoit fait pour faire mal au cœur.  }

MARMUSE.
Durant tout le cours de sa vie,
Il ne se passa jour, je n'en excepte aucun,
Qu'il ne lui prît une sincere envie
De dévorer toujours quelqu'un;
Chapons, Perdrix entroient dans sa panse profonde,
Sans qu'il prît soin de les mâcher.
Caresses, ni bienfaits ne pouvoient le toucher;
C'étoit, à cela près, le meilleur Chien du monde.

GRISETTE.
Ose-t-on à mon cœur porter de pareils coups?
Ah! que d'horreurs, & quel blasphême!
Redoutez, médisans Matous,
Redoutez ma fureur extrême,
Tremblez, tremblez tous.
Toi divine Venus, dont je suis descendue,
Viens ici défendre mes droits;
Ne laisse pas pour moi ta tendresse inconnue;
Punis des habitans des toits
La brutale & dure insolence,
C'est en moi ton sang qu'on offense.

MARMUSE.
Nous redoutons peu sa vengeance,
Un Chat aux bords du Nil fut jadis son époux,
Et nous avons fait connoissance,
Tandis qu'elle étoit parmi nous.
Cessez donc d'invoquer la charmante Déesse,
Redonnez-vous à votre espece,
Votre destin sera plus doux.

CHŒUR DE CHATS.
Redonnez-vous à votre espece,
Votre destin sera plus doux.

GRISETTE.
Je dois à Cochon ma tendresse;
Dussiez-vous être encor mille fois plus jaloux,
Vous verrez à quel point pour lui je m'interesse.

CHŒUR DE CHATS.
Redonnez-vous à votre espece,
Votre destin sera plus doux.

MARMUSE.
MENUET
Il faut n'être pas mal folle,
Pour aimer un Amant mort;
Les humains en sont d'accord;
On apprend à leur école
Que l'absent a toujours tort.

MIMY.
L'ingrate a déja fait retraite,
Elle fuit mes feux irritez.
Ah! cruelle Chatte, arrêtez,
Grisette, Grisette, Grisette.

CHŒUR DE CHATS.
Grisette, Grisette, Grisette.
Ah! cruelle Chatte, arrêtez.

SCENE IV.
L'AMOUR, MIMY, MARMUSE, CAFAR, CHŒUR DE CHATS.

L'AMOUR
(à califourchon sur une Goutiere.)
TENDRE Matou, laissez-la faire,
Votre infortune finira;
J'en jure par mon arc, j'en jure par ma mere;
La constance est une chimere,
Dont Grisette se lassera.

CHŒUR DE CHATS.
Croyons, croyons l'Amour, ce Dieu nous vengera.

FIN
